Rafale aux EAU : Une vente difficile

 Il semble qu'il ne suffise pas d'une visite présidentielle aux Emirat Arabes Unis pour vendre des Rafale. Ce n'est pas étonnant car il y a de bonnes raisons.

 

Il semble qu'il ne suffise pas d'une visite présidentielle aux Emirat Arabes Unis pour vendre des Rafale. Ce n'est pas étonnant car il y a de bonnes raisons.

 

La signature d'un contrat de vente de 63 avions Rafale de Dassault Aviation ne s'est pas faite durant la visite du président Sarkozy au grand dam de ce dernier si l’on en croit l’article du journal Le Monde :

 

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2009/05/27/pas-de-percee-dans-les-pourparlers-sur-le-rafale_1198582_3218.html

 

En fait cette visite semble avoir fait chou blanc sur tous les grands contrats commerciaux évoqués dans la presse : Rafale, réacteur nucléaires, systèmes satellitaires, etc.

 

Concernant le Rafale, il y a de bonnes raisons :

 

Les EAU ont de l’argent, payent cash, mais cela ne les empêchent pas d’être de redoutables négociateurs (à l’orientale bien sur, ce qui peut prendre du temps). De son côté, Dassault Aviation n’a pas la réputation d’être un tendre en négociation.

 

Ensuite, les EAU veulent le nec plus ultra dans le domaine. Examinons un peu l’état de leur force aérienne :

 

  • Des F16-E/F (monoplace/biplace) aussi connu sous la désignation Block 60 : C’est le standard le plus moderne de la gamme F-16 de Lockheed Martin (General Dynamics initialement). Le développement à été financé par les EAU pour un montant estimé de 3 milliard de dollars. Les EAU détiennent d’ailleurs une licence sur ce développement et toucheront des royalties en cas de vente de F-16E/F. Pour l’instant ils sont les seuls clients (même les USA n’en n’ont pas !) et en ont acheté 80. Ce modèle est une modernisation générale du F-16C/D (moteurs, radars, emports, réservoirs, avionique, désignateurs, …). Une photo d’un F16/E parmi des centaines de photos de F16 : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/e/e0/F-16e_block60.jpg
    Parmi les caractéristiques intéressantes de ce développement, il faut relever :
    • Des réservoirs conformes (ce sont des réservoirs supplémentaires qui ont une forme adaptée à la surface de l’avion (en général sur le dessus, vers la jonction aile-fuselage) et qui peuvent s’ajouter aux bidons réservoirs accrochés sous l’avion (plus d’autonomie) ou les remplacer (on peut alors y mettre d’autres emports à la place)
    • Il y a aussi le système IFTS qui combine un système de visualisation infrarouge (FLIR) et un système de désignation de cible. Ce système est habituellement logé dans des pods sous l’avion mais dans le cas du F16E/F il n’apparait qu’au travers de la petite protubérance que l’on peut voir sur le haut du nez de l’avion. Là aussi, pas d’emplacement d’emport occupé et une meilleure aérodynamique.
    • Plus important est le nouveau radar AN/APG-80 de Northrop Grumman. C’est un radar SAR et AESA (Active Electronically Scanned Array) ou radar à antenne active à balayage électronique qui permet de balayer dans de multiples directions tout en potentiellement effectuant des fonctions multiples (surveillance air-air, suivi de terrain, …) et ce quasi simultanément.
  • L’autre élément important de la force aérienne est constitué des 63 Mirages 2000-9. Certains sont neufs (~ 1/3) alors que le reste de la flotte résulte d’une modernisation des anciens Mirage 2000 des EAU. C’est la version la plus moderne du Mirage 2000 de chez Dassault Aviation, et pour faire le parallèle avec le F16E/F, même la France n’en n’est pas équipée. Comme le F-16, il dépasse Mach 2 en vitesse de pointe avec postcombustion. Je ne vais pas m’étaler sur ses caractéristiques puisqu’il n’est pas en vraiment en compétition avec le Rafale.

 

Quels sont les challenges auquel doit faire face le Rafale pour gagner un contrat aux EAU.

 

Techniquement il faut faire mieux que le 2000-9 et le F16E/F : quelques éléments :

  • Vitesse max : Le Rafale va moins vite mais ce n’est plus un critère aussi important qu’au temps de la guerre froide du fait des progrès énormes coté missiles et systèmes de détection.
  • Furtivité et agilité : Le Rafale est probablement meilleur
  • Réservoir conformes : Dassault les a développés et testés. Ils n’ont pas été déployés dans l’armée française.
  • Désignation laser, vision infrarouge, … Le Rafale devrait avoir l’équivalent fonctionnel mais au travers de divers pods.
  • Systèmes de guerre électronique (détection, localisation partielle, écoute électronique, brouillage, …) : Très difficile de se faire une idée car c’est un des domaines les plus secrets. Néanmoins, la réputation du système français semble très bonne.

 

En fait, le point dur semble être le radar. En effet, si le Rafale dispose d’un radar AESA dans son standard le plus récent (F3), il n’est qu’au début de son déploiement et il reste du développement à finaliser avant d’avoir tous les modes opérationnels au top. Si être capable de dépasser les performances du radar RDY du Mirage 2000-9 semble être acquis, dépasser l’AN/APG-80 des F-16E/F risque d’être une autre paire de manche car en plus, il est très probable que les EAU vont vouloir mieux.

 

Compte tenu des échéanciers calendaires des diverses tranches Rafale pour la France, cela doit poser un double problème : le financement des développements demandés par les EAU et la tenue du rythme des livraisons souhaité par les EAU.

 

Il est évident que les USA sont en avance dans le domaine du radar AESA (le F-16E/F fut le troisième avion à disposer de cette technologie). Le fait d’avoir été les premiers peut aussi leur donner l’opportunité de faire une offre d’amélioration compétitive (il y a déjà eu ~4400 F-16 de produits).

 

A cela s’ajoute le problème de la reprise des Mirage 2000-9 :

  • Qu’en faire ? à qui les revendre ? En remplacement des « vieux » Mirages 2000 de l’armée de l’air ? Pas si simple car beaucoup sont spécialisés (ex le 2000N) et cela va poser un problème budgétaire en ces temps de vache maigre et de déficit.

 

  • Remplacer/retarder une des tranches prévisionnelles (non notifiées) des livraisons du Rafale par cette reprise des 2000-9 pourrait se révéler un artifice budgétaire intéressant pour l’état et son budget ; en droite ligne avec la série des n retards et étalements qu’a subit le programme Rafale. Mais, l’armée de l’air française va-t-elle accepter de voir une de ses tranches de Rafale se faire remplacer par des Mirage 2000-9 certes très performants.

 

Il y a aussi l’aspect géostratégique : Que pèse la France face aux USA s’il s’agit de garantir la sécurité des EAU face un Iran qui pourrait se révéler menaçant voire dangereux. Nos 500 hommes de la nouvelle base navale me paraissent bien symboliques même si le geste est là.

 

Il est probable que le marché potentiel des EAU est stratégique sur plusieurs aspects :

  • Pour Thales, obtenir un complément de développement radar et autres sous-systèmes permettrait de maintenir les capacités humaines et industrielles en développement et R&D de électronique militaire aéroportée. S’il y a d’autres améliorations elles seront aussi bénéfiques pour Dassault ou Safran (moteurs),
  • Pour Dassault et les autres, obtenir enfin un premier marché à l’export du Rafale peut être un déclic pour d’autres prospects potentiels,
  • Si l’on ne troque pas une tranche Rafale contre le lot de reprise des Mirage 2000-9, cela peut aider à maintenir les capacités industrielles et humaines nécessaires à la production d’avions militaires en France.

 

En cette période où la crise financière commence sérieusement à rattraper le domaine aéronautique, cela peut avoir des répercussions importantes dans ce domaine de haute technologie où la compétence et le savoir faire des hommes et femmes qui y travaillent est encore une richesse importante. C’est un domaine qui a réussit à rester debout ou à faire jeu égal avec les américains.

 

Ne doutons pas, néanmoins, que les Emirs du golfe sont parfaitement au courant de la situation et donc que la négociation risque d’être dure.

 

J’espère aussi que le caractère agité voire excité et parfois fort peu diplomatique de notre président ne va pas tout faire capoter. Il a déjà vexé du monde par ses voyages éclairs dans ces pays où le temps et la forme ont une importance certaine. Si je me souviens bien, Chirac ne se précipitait pas pour revenir tenir un meeting électoral. De toute façon, il avait un premier ministre qui gouvernait comme dans la constitution.

 

Ce n’est qu’une analyse personnelle, et tous les avis et questions sont les bienvenues.

 

 

 

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