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Billet de blog 9 mars 2022

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Nora Hamdi : « Le pauvre fait plus peur que l’étranger »

Dans son roman « La couleur dans les mains », ressorti en livre audio, l’écrivaine et réalisatrice Nora Hamdi traite de la question de l’identité et de la mémoire postcoloniale, à travers la trajectoire de son personnage qui évolue dans les mondes de l’art parisien.

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Illustration 1
Nora Hamdi / Crédits : Buonomo et Cornetti

Par Michel Bampély et Marlène Gaudefroy

Yasmine, vingt ans, quitte sa cité pour devenir peintre. Elle emménage dans un studio parisien à la seule condition de changer de nom sur sa boîte aux lettres : Yasmine Belhifa en Janine Beli. Changer de nom lui rappelle un passé trouble. En 1990, elle avait six mois, ses parents mouraient dans la vague d'attentats qui a secoué l'Algérie. L'oncle qui l'a élevée n'a jamais réussi à lui parler du drame. Après avoir participé à des expositions collectives, on lui propose sa première exposition personnelle. Après le vernissage, son oncle lui révèle le secret de ses parents, leurs combats. Ils lui rappellent la richesse de son héritage culturel et que les Arabes ne sont pas tous des terroristes.

MG : Vous republiez la version audio de votre roman « La couleur dans les mains », une histoire dans laquelle Yasmine quitte sa cité pour devenir peintre. Elle change d’identité, son histoire artistique et personnelle évolue. Yasmine découvrira alors son véritable héritage culturel...

NH : Oui, Yasmine est orpheline et dans l’histoire elle garde son identité dans le bail mais c’est sur la boîte aux lettres qu’elle doit changer son nom qui est trop typé arabe, par rapport à l’immeuble. Au départ elle pense que c’est anodin de changer juste ce nom. Certes, elle n’est pas d’accord mais elle n’a pas le choix n’ayant pas de garant. Elle avant tout c’est une artiste, elle veut être artiste et pour elle le changement de nom n’a pas de sens puisqu’elle est dans l’art, il n’y a pas de frontière mais bon, elle accepte parce qu’elle a déjà été confrontée au racisme mais ce changement va provoquer en elle une vraie remise en question et un questionnement sur son identité réelle étant justement orpheline. C’est aussi une initiation à la vie d’adulte, une initiation à la vie d’artiste et une initiation à la vie de femme pour Yasmine qui va devoir se battre sur plusieurs terrains.

MG : La question de l’identité est importante c’est un peu le fil rouge de cette histoire. Les sujets qu’on découvre ou redécouvre au fil de la lecture sont-ils en résonance avec l’actualité ?

NH : Mais ça fait complètement écho avec l’actualité. Quand on m’a proposé l’audio du livre en 2012 c’était déjà marquant. Et je trouve qu’avec le temps malheureusement il y a une totale régression dans les idées. Je trouve que c’est devenu très politisé et qu’on traite les problèmes d’identité à des fins politiques. On pose des problèmes là où il n’y en n’a pas. Ce qui m’a frappé par rapport à l’actualité quand on m’a proposé ça (parce que Zemmour, la question de l’identité tout ça, ça plaît) c’est que ma réflexion sur le sujet était pour moi derrière et en fait non, c’est toujours là, on en est encore là. L’ayant vécu dans les années 90’ quand je suis arrivée étudiante à Paris, ça me faisait sourire mais je trouvais ça triste. Quand j’ai fait l’audio de La couleur dans les mains et que je cherchais une jeune comédienne de 19 ans pour faire la voix du livre audio, j’ai compris qu’il lui arrivait la même chose. Là je me suis dit que ça reste un problème. Je me dis que peut-être on n’aborde pas assez le sujet et moi mon rôle c’est quand même de mettre en lumière ces problèmes-là.

MG : Vous êtes française d’origine algérienne, née à Argenteuil près de Paris. « La couleur dans les mains » est votre quatrième roman. Il y a-t-il une dimension autobiographique ?

NH : C’est inspiré de moi. Dans l’histoire il y a une partie autobiographique et une partie inventée. Je ne suis pas orpheline ; ça c’est mon côté romancière ! Et étant d’une famille de douze enfants, j’ai simplifié en faisant d’elle une orpheline ! L’identité n’a jamais été pour moi un problème mais plutôt une richesse dans mon esprit. Après les Beaux-Arts j’ai été peintre six ans. J’ai une petite carrière de peintre et pour moi c’était plutôt une richesse toutes ces cultures.

MG : Votre personnage Yasmine Belhifa accepte de changer son nom, accepte de l’occidentaliser. La question s’est-elle posée pour vous Nora Hamdi ou pour d’autres ?

NH : C’est un fait sociétal. Demander aux gens de changer leur identité c’est les nier, c’est nier leur histoire, c’est nier la richesse de ce qu’ils portent. C’est vraiment les formater. Ça me fait immédiatement penser à la colonisation que j’avais déjà traitée dans un film sur la guerre d’Algérie ; en fait on recolonise ces gens-là en leur demandant d’avoir un nom français. C’est une nouvelle manière de recoloniser les gens en fait, en niant d’abord leurs prénom et nom. Et le fait de mettre ça dans le débat public ça devient presque une normalisation. La colonisation c’était avant, or maintenant subtilement c’est quand même une manière de dire « vous êtes toujours colonisés » sans mettre le mot. Du coup on ne parle plus de colonisation mais en fait c’est toujours nier l’identité. 

Moi je l’avais abordé dans mon dernier roman sur la guerre d’Algérie quand on demandait aux Algériens, notamment les Harkis, on leur demandait de changer de nom et de nier totalement leurs origines en leur promettant de devenir Français. Et de toute manière ils ne deviennent jamais français parce qu’ils ne sont jamais acceptés même s’ils le veulent bien (d’ailleurs ça aussi c’est intéressant). En fait, l’intégration ne se passe pas du bon côté ; ce sont les colonisateurs qui ne veulent pas intégrer la richesse et la culture de ces personnes-là et puis ça continue encore aujourd’hui c’est pour ça que j’ai trouvé intéressant de ressortir le livre audio quand on me l’a proposé. Je me suis dit que La Maquisarde, que ce soit le livre ou le film, est une résonnance à La couleur dans les mains, sauf que là c’est dans l’art.

MG : Yasmine comprend l’importance d’un réseau dans le milieu artistique. Est-ce que ça ne soulève pas ici la question de l’inclusion ?

NH : Yasmine, le personnage principal, est enfermée dans son identité, dans son origine ethnique ; on la définit à travers ça or elle, c’est une artiste. Et ce que j’ai trouvé intéressant c’est que c’est quelqu’un qui ne vient pas du milieu de l’art et qui va changer de milieu à la fin du livre. Elle intègre un milieu aisé par la peinture, par son art et par toute une série d’épreuves qu’elle va surmonter. Yasmine elle se définit en tant qu’artiste. Ses origines ne sont pas un problème pour elle. Son problème c’est comment devenir artiste n’étant pas de ce milieu-là. Ce sont des milieux qui sont très fermés, c’est le milieu de l’entre-soi et dans lequel on fait bien attention à ce que les pauvres n’y entrent pas, ils se reconnaissent entre eux. Le pauvre fait plus peur que l’étranger ici dans cette histoire c’est pour ça que j’ai voulu mettre les deux sujets en parallèle.

MG : On lui prête même des intentions artistiques liées à sa religion alors qu’il n’y en a aucune ?

NH : Oui ! Et en France on ne dirait pas à un chrétien « vous faites de l’art ! » mais comme elle est musulmane on va dire : « vous faites de l’art, c’est un problème. ». On la renvoie tout le temps à ces problématiques et c’est pourquoi je me suis dit que c’est bien d’intégrer ça à l’art parce que l’art appartient depuis des siècles à un milieu vraiment privilégié. Et Yasmine elle dérange parce qu’elle s’autorise, elle transgresse, elle va dans ce milieu et elle ne demande pas l’autorisation ; elle est artiste. Mais le fait de changer d’identité va rappeler qu’elle porte l’héritage artistique de ses parents... enfin sans dévoiler la fin !

MG : Le parcours de Yasmine nous amène à nous interroger sur l’identité. Quelle est la réflexion à avoir autour de ce sujet ?

NH : Cette partie-là m’intéresse d’un point de vue autobiographique. Car qu’est-ce que cela veut dire de s’autoriser de ne pas rester à sa place ? Je fais un parallèle car on vous en veut des deux côtés même, parfois parce que du coup vous dérangez car vous apportez une culture dans le milieu où vous n’avez pas eu de culture. Donc vous changez de milieu et c’est peut-être embarrassant pour chacun mais avec de la bienveillance et de l’autre côté c’est beaucoup plus violent car vous ne demandez l’avis de personne et vous vous posez là et vous n’êtes pas, même si on ne va pas vous le dire, à votre place avec tout ce que vous portez ; l’immigration, le nom. Vous n’avez pas baigné dans un milieu intellectuel et c’est tout ça qui dérange. C’est un packaging. Yasmine est ce packaging ! 

Son amie Rachel qui est dans immobilier, pense bien faire en lui disant que pendant la guerre beaucoup de juifs changeaient de nom. Rachel est juive et pour elle ce n’est pas un problème sauf que pour Yasmine c’est un problème parce qu’elle ne porte pas la même histoire. Elle est artiste, elle réfléchit autour de ça et étant orpheline ça la renvoie encore à quelque chose de très violent. Plus on s’affirmera dans son identité sans rester dans quelque chose de communautaire, moi je suis pour le mélange des identités, et que chacun la porte avec richesse, moins le racisme pourra exister. C’est justement le fait de lisser toutes ces identités qui permet au racisme d’exister de plus en plus. Je pense que si à l’heure actuelle il y a tous ces débats autour de l’identité, c’est précisément pour effacer toute une population qui est française, qui existe, qui est là et qui refuse de se taire comme les générations auparavant.

MG : Le monde a changé selon vous ? Nous sommes face à des générations qui ne se taisent plus, qui se montrent et qui s’imposent plus ?

NH : Oui qui s’imposent complètement, grâce aux réseaux sociaux aussi, ils s’organisent, il y a des mouvements antiracisme. Ce n’est plus comme à mon époque ; moi je viens du hip-hop et à mon époque on le gueulait. Maintenant c’est plus organisé parce qu’ils ont la connaissance, la culture, l’histoire ; ils ont appris tout ça et c’est pour ça que ça ne peut pas être pareil qu’avant. Ils ont la connaissance et ça change tout ; ce ne sont pas des abrutis, on ne peut pas leur raconter d’histoires, ils connaissent leur histoire, ils connaissent leur histoire avec la France, ils connaissent leur histoire avec leurs parents et c’est quelque chose qu’ils ont porté positivement. Pour eux c’est un combat naturel, ce n’est même pas une revendication et les personnes qui veulent tout changer sont dans un monde ancien qui se meurt et je ne vois pas comment on pourrait changer quelque chose qui est déjà là.

MG : Les parents de Yasmine meurent pour la liberté, pour la culture, sous la pression religieuse. Que répond-t-on en 2022 à la question posée dans votre ouvrage « les Arabes sont-ils tous des terroristes » ?

NH : J’avais envie de comparer la violence des extrémistes avec l’art qui depuis la nuit des temps a toujours dérangé. Il y a une méconnaissance de l’histoire de ces pays-là qui ont été les premiers touchés par le terrorisme et personne n’est venu les aider. Je parle notamment de l’Algérie pour qui ça a été un bain de sang dans les années 90’ ; pendant dix ans de guerre civile aucun pays n’est venu soutenir, défendre ce terrorisme car ce n’est pas un problème musulman arabe, c’est faux ; c’est un problème mondial. Et tant que les gens n’auront pas compris ça et continueront à stigmatiser tout le temps les mêmes, ça continuera parce que les terroristes ils ont bien compris ça. C’est de la manipulation et ça, ça doit bien rentrer dans les esprits.

MG : Une adaptation de « La couleur dans les mains » est-elle prévue au cinéma ?

NH : Oui j’en ai envie et j’aimerais l’aborder de façon plus autobiographique c’est-à-dire raconter une jeune femme qui arrive à Paris dans l’art et qui aura une série d’épreuves. Mais tout ça fait encore son chemin !

Propos recueillis par Marlène Gaudefroy.

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