sémiologie de l'holocauste et de l'identitaire

François Rastier, Heidegger, messie antisémite;"un riche ouvrage"

François Rastier, Heidegger Messie antisémite. Ce que révèlent les cahiers noirs. Le bord de l’eau, clair et net, 2018

 

« Un riche ouvrage », « Rastier ne s’attaque à ce philosophe, nazi a l’envi, [Heidegger] et surtout à ses épigones, que d’un point de vue convenu, comme pour défendre l’ordre dit modéré encore en place, c’est-à-dire, il me semble, une bien-pensance profondément lâche et cynique opérant avec froideur.  On ne sait jamais d’où il parle. » « François Rastier fait feu de tout bois, on pourrait dire aussi qu’il fait souvent mouche, mais il est aussi bien hâtif et simpliste, pour ne pas dire insultant, quand il range trop volontiers la pensée critique post-coloniale dans les rangs de Daech ». « Il y a certes dans ces pages de tels amalgames horripilants, et c’est fort dommage. Sans compter certaines approximations çà et là, qui retirent à cet essai la totale vertu qu’il méritait d’avoir, tant son objet est important, tant sa cause devrait être centrale. » (Propos émis, par Jean-Claude Leroy, 1er novembre 2018)

 

Voilà ce qui s’appelle après avoir lu un livre qu’on juge « riche »,  jeter le bébé avec l’eau du bain. Où l’on voit que le baby-sitter nouvelle manière qui croit faire le tour de la question Rastier/Heidegger et l’emmailloter avec beaucoup de soin en utilisant une brosse à reluire caustique a beaucoup à apprendre avant de présenter son certificat d’aptitude à la fonction critique. Si François Rastier appelle une certaine gauche à la prudence lorsqu’elle déroule un tapis rouge sous les pieds de l’islamisme radical il se pourrait que ce rappel au respect du sens de l’humain adressé à des auteurs qui se croient plus lucides que les autres, ne soit pas une marque de « lâcheté et de cynisme », ou une forme de « bien-pensance » comme vous le dites, monsieur Leroy, mais un rayon de soleil dans un ciel bien bas qui met en évidence une situation d’urgence. Qu’est-ce qu’un « point de vue convenu » ? Rastier a lu. Il dit ce qu’il a lu et que les autres ne veulent pas voir. Est-ce cela qu’il faut appeler aujourd’hui, selon vous, un point de vue convenu ? On disait à peu près la même chose de Jan Karski à l’époque de Pétain lorsque ce résistant polonais au courage exemplaire portait à la connaissance des dirigeants européens et américains la réalité du génocide qu’ils ne voulaient pas voir.

 

Partant de Heidegger Rastier a élargi l’étude de l’impact du « penseur », prônant depuis 1933 « l’anéantissement de l’ennemi intérieur et extérieur », sur des acteurs sans scrupule que nous connaissons mal parce que leur approche est plus difficile à effectuer. De ce point de vue le livre n’est pas seulement « riche », comme vous dites, il est « trop riche ». Il est vrai que le livre, très dense, aurait gagné à être clivé en deux volumes l’un portant directement sur Heidegger, l’autre sur le spectre de ses épigones. Il se trouve que les aléas de l’édition et les contraintes des circonstances ne l’ont pas permis. L’auteur a dû se plier aux exigences du marché du livre bien malgré lui. Le fait est là. Ceci dit c’est bien du « messie antisémite » germanique  qu’il s’agit et de quelques autres qui lui ressemblent. Le chapitre VI consacré aux politiques identitaires et coloniales nous apprend beaucoup mais il est vrai que sa narration relève des « ontologies identitaires » au sens large dont la politique et la métapolitique de Heidegger étaient déjà des branches maîtresses. Rien n’empêche le lecteur d’en faire provisoirement l’impasse pour le reprendre à la fin de la lecture afin de mieux mesurer les dangers d’une politique identitaire dont le maître de Messkirch s’était fait un héraut. L’antisémitisme d’Ahmadinejad n’est pas sorti de n’importe où. Il a été formé à l’école de Fardid, lui-même traducteur de Henry Corbin lui-même introducteur de Heidegger en France et en Iran. Il est bon de ne pas oublier les filiations qui se sont élaborées dans le temps quand l’éloignement des régions dans l’espace planétaire aurait tendance à les faire oublier.

 

Rastier a posé conjointement deux problèmes : le problème du messianisme d’abord (perçu dans une conception génocidaire et dans un dévoiement total) et le problème de la passion politique identitaire abusivement sacralisée qui n’est rien d’autre que sa sœur jumelle se développant, comme lui, sur le parvis d’un temple qu’il soit religieux ou profane où les droits de l’homme sont abolis. Alors bien sûr, cela ne plait pas. Rastier est sorti des sentiers battus de la bien-pensance d’aujourd’hui. Il ne marche pas dans les clous. Et garde chiourmes de crier « Haro sur le baudet ! Amalgames horripilants ! Approximations ! ». Mais de quelle hauteur de vue peut-on dire que le travail critique de Rastier sur la « nouvelle concordance des temps » retire à son analyse sa « vertu » ? La finesse de l’analyse résiste toujours à la grossièreté de la critique. Un peu de sémiologie éloigne de l’auteur, beaucoup en rapproche.

 

Après avoir passé en revue les abominations d’un messianisme d’assassins, Rastier a ouvert un chantier qui n’est pas prêt d’être fermé. Nous allons mesurer dans quelques temps combien il est dur de défendre les droits de l’homme dans les marécages d’Occident et d’Orient où grouillent des idéologies pourries entretenues par des prédicateurs diplômés aptes, par l’emploi qu’ils font de leur nouveau jargon à la fois paranoïaque et indécent, à faire tuer l’humanité entière. Comment ne pas tomber des nues lorsqu’on découvre dans les publications nouvelles que « la figure de Heidegger devient de manière forcée le centre organisateur de la pensée juive contemporaine ». Marlène Zarader, Daniel Sibony, Nicolas Weill nous font dresser les cheveux sur la tête. « Pères profonds, têtes inhabitées qui êtes sous la terre et confondez nos pas », seriez vous morts pour rien dans les ravins de Babi-yar  et dans « les forges ronflant jour et nuit » de Treblinka, de « l’anus mundi » et de tous les autres camps de la mort nazis éparpillés sur les espaces conquis du Gouvernement général et des territoires de l’Est européen ? Tout le monde devrait avoir compris aujourd’hui que toutes les nations ont été ravagées par les ordres illusoirement secrets de Heidegger transmis aux « travailleurs-soldats » de son empire par le Führer écran que « l’illuminé » par « Offenbarkeit » de la chaire universitaire de Fribourg reconnaissait officiellement en 1955 comme « l’unique frère »  (dem einzige Bruder », - et ce, en tant que plus haut personnage du « Reich » porteur de sa divinité dans son « Ordre mystique » nouvellement créé?

 

Voilà ce que Rastier nous permet aujourd’hui de toucher du doigt à nous lecteurs, incrédules comme saint Thomas qui exigea de mettre sa main sur les plaies du Christ pour voir que le sens du divin que le « crucifié » avait apporté aux hommes :« Aime ton prochain comme toi-même », était pour l’ensemble de l’humanité une véritable « résurrection ». Est-ce cette résurrection-là que des intellectuels se prétendant ultra lucides à la suite de Heidegger voudraient crucifier une troisième fois ? La deuxième étant celle initiée par Heidegger ayant jugé bon de prendre les choses à la racine en pratiquant l’éradication du peuple juif en totalité. Deux tentatives n’auraient-elles pas suffi ? Il en faudrait encore une troisième, mais la dernière alors, la bonne cette fois, celle qui ne laisserait plus aucun humain sur terre. Cette pensée ne déplaisait pas à Heidegger comme le prouvent ses propos sur les effets de la bombe atomique. Si en 1933 comme l’a constaté Rastier, « Dieu céda la place à Hitler »  (p. 43) à quel repreneur de l’entreprise heideggérienne, à quel nouveau dieu de la guerre, le dieu d’amour dont le modèle paternel fut conçu par la pensée juive le cèderait-il cette fois? Peut-être au Christ, pourquoi pas. En tout cas il le mériterait. Mais il mériterait aussi une humanité nouvelle qui ne réponde pas aux critères du « surhomme » heideggérien et à ses demi-dieux génocidaires. Ce qui implique qu’on abandonne avec lucidité l’idole badoise, ivre de l’holocauste réalisé en son honneur, pour acquérir un peu de bon sens. Enfin !…Quand à ceux qui, croyant Jean-Claude Leroy sur parole, ne sauraient pas encore de quel lieu parle François Rastier, je les invite à lire les premières pages de l’Introduction de son ouvrage, ils le découvriront sans peine. Tout est dit. Ici s’évanouissent enfin le secret de la « thanatocratie » heideggérienne et le mirage de son « salut » mystique et… mystificateur. Que le sémanticien  en soit remercié à sa juste valeur.

Michel BEL, 2.11.2018

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