Un passé qui ne passe pas

Un passé qui ne passe pas.

Août 2010. Le Président de la République Nicolas Sarkozy expulse les Rom de France pour convenance personnelle, après une révolte de gens du voyage consécutive à la mort de l’un d’entre eux, à laquelle les Rom étaient totalement étrangers.

En octobre 1941, déjà, Hitler avait expulsé les Juifs d’Allemagne pour convenance personnelle. Quel que soit le prétexte invoqué pour justifier l’action entreprise dans le cadre de l’Etat, le phénomène d’expulsion se déroule toujours de la même façon.

Il suffit d’avoir en tête les propos qui ont été tenus, et les actes qui ont été commis, depuis le discours de Grenoble du Chef de l’Etat français pour voir que le parallèle est saisissant. Peter Longerich a rappelé cette sinistre période politique dans son livre sur les Allemands et la solution finale, il y a quatre ans à peine. Il n’est pas inconvenant de rappeler les faits tels qu’ils se sont déroulés il y a déjà près de soixante dix ans et que Pal Sarkozy, le père du Président de la république actuel, avait demandé à ses enfants de ne jamais oublier…Nous espérons que Monsieur Longerich, que nous n’avons pu joindre, nous autorisera, vu les circonstances, à publier ce court passage de son œuvre à titre de citation.

« Le 15 octobre 1941 », écrit Longerich, « débuta la déportation des Juifs berlinois ordonnée quatre semaines plus tôt par Hitler. […] Le 24 octobre Goebbels notait dans son journal : « Petit à petit, nous commençons maintenant à expulser les Juifs de Berlin vers l’Est. Quelques milliers sont déjà en route. […] D’où une grande agitation dans les cercles concernés. [..] les Juifs se tournent vers la presse étrangère en quête de soutien, et l’information filtre effectivement dans certaines nouvelles à l’étranger. […] Même si sur le moment il est déplaisant de voir la question abordée dans une opinion publique mondiale plus large, c’est un désagrément qu’il faut accepter. Le principal c’est que la capitale du Reich soit débarrassée de tout Juif, et je ne saurai trouver de repos tant que cet objectif n’aura pas été pleinement atteint. » […] Le parti a pour mission d’inculquer à chacun le tact qui convient et les capacités d’intuition psychologique nécessaires. En outre il faut afficher dans le métro et les divers moyens de transports des panneaux sur lesquels […] il sera inscrit : « Les Juifs sont notre malheur. […] Compatriotes allemands ne l’oubliez jamais ! ». De la sorte on crée une base pour d’éventuels incidents, vers laquelle on pourra se retourner en cas de besoin. »

« Le 26 octobre, Goebbels ordonna d’intensifier à nouveau la propagande antijuive. Dans le protocole de la conférence de propagande, il était affirmé […] Le ministre considère qu’il est insoutenable que près d’un cinquième de tous les Juifs résidant en Allemagne soient encore une charge pour la capitale du Reich. […] Le ministre a mandaté [le secrétaire d’Etat] qui devra faire appel aux autorités compétentes pour faire en sorte que la capitale du Reich soit la première ville allemande à être débarrassée des Juifs., et pour des raisons autant politiques que psychologiques et de représentation. Cette affaire doit être réglée au plus vite et ne saurait traîner davantage en longueur. »

« Le 28 octobre 1941, Goebbels reconnaissait dans son journal, contrairement aux propos tenus lors de la conférence de propagande, qu’à en croire les rapports d’ambiance, les déportations se heurtaient à des scrupules relativement marqués dans la population : « Nos couches intellectuelles et sociales viennent soudain de redécouvrir leurs sentiments d’humanité envers les pauvres Juifs. Le Monsieur Tout-le-monde allemand refuse de s’en détacher. Les Juifs n’ont qu’à envoyer une vieille avec l’étoile jaune sur le Kurfürstendamm et l’Allemand moyen aura aussitôt tendance à oublier tout ce que les Juifs nous ont fait dans les années et les décennies passées. Mais pas nous ! Nous y pensons de façon plus conséquente et au moins notre caractère ne comporte pas cette tare nationale allemande qu’est l’oubli. Bien d’autres occasions nous offrent la possibilité de nous attaquer avec une vigueur renouvelée à la question juive dans la presse et à la radio. Les évacuations de Juifs de Berlin, pour l’instant encore modestes restent un sujet de prédilection de la propagande ennemie. »

« On a prévu dans le courant de cette année d’expulser quinze mille juifs de Berlin. Ce qui en laisse encore 50.000. C’est une erreur. Je pousse à ce que si l’on doit évacuer les Juifs de Berlin, cela soit terminé dans les plus brefs délais. Il ne faut pas évacuer une partie des Juifs dans chaque ville parce qu’alors le problème perdure de façon brûlante, il faut évacuer une ville après l’autre. C’est bien sûr Berlin qui vient en premier car la capitale allemande doit être le plus possible vide de tout Juif. En termes de propagande, les mesures telles que l’évacuation ont toujours un impact plus négatif que dans d’autres villes, parce qu’ici nous avons toute la diplomatie et la presse étrangères. Il faut donc tout entreprendre pour que les derniers Juifs aient quitté Berlin dès cette année afin que le problème puisse être considéré comme réglé pour la capitale du Reich. Je ne sais pas encore si j’y parviendrai car les Juifs comptent encore de puissants protecteurs parmi les plus hautes autorités du Reich, et s’ils ne peuvent entreprendre grand-chose contre la proclamation des mesures, ils sont néanmoins à même de saboter considérablement leur application. Il est remarquable de voir à quel point on rencontre encore une absence d’instinct quant à la question juive dans nos cercles sociaux et intellectuels. Dans une certaine mesure c’est une paralysie de la volonté de résistance nationale sans aucun doute liée à l’éducation intellectuelle de nos cercles universitaires et sociaux. Quoiqu’il en soit, je ne me laisserai pas détourner de ma voie, mais continuerai au contraire à progresser jusqu’à ce que l’objectif soit atteint. » (Peter Longerich, « Nous ne savions pas », Le livre de poche, p.251-255)

Commentaire: Il suffit de remplacer dans le corps du texte « les Juifs » par « les Rom » et « les Allemands » par « les Français » pour voir que l’histoire, au bout d’un certain laps de temps (ici, soixante dix ans, à peine), a une fâcheuse tendance à se répéter dans ses aspects les plus inhumains. On aurait pu penser que les plus hautes autorités de la République française dont certaines, dans leurs familles même, ont eu à souffrir ces tragiques événements, auraient gardé ceux-ci en mémoire et n’auraient pas été tentées d’utiliser les mêmes méthodes que celles utilisées par leurs oppresseurs, pour fustiger d’autres populations minoritaires, pauvres, sans défense et, de surcroît, déjà doublement éprouvées dans leur histoire à la fois par le régime hitlérien et par les régimes qui, au Kosovo et ailleurs, n’ont pas manqué d’imiter leur ignoble prédécesseur afin de valoriser une certaine conception de l’« identité nationale ». La conscience doit toujours garder en mémoire des faits semblables afin qu’ils ne puissent en aucun cas prendre de l’extension après avoir, hélas!, commencé à se répéter.

Michel Bel. 27.08.2010. (Les signes en caractère gras sont de notre fait.)

Source :

Peter LONGERICH

« Nous ne savions pas »

Les Allemands et la solution finale

©Peter Longerich 2006

©Editions Héloïse d’Ormesson 2008 pour la traduction française

Le livre de poche

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