Hommage à Jessye Norman, ... et, aussi, .. une pensée émue, pour Paul Badura-Skoda, immense artiste décédé il y a 6 jours, à 92 ans : Parmi mes plus émouvants souvenirs de musicien ... Schubert, Beethoven , dernières sonates salle Gaveau (350 places), dans les années 1975-1985.
Un artiste lumineux, charismatique, à l'immense culture, disciple de Edwin Fischer, et dernier géant à avoir joué avec Wilhelm Furtwängler, Hermann Scherchen, et tant d'autres ...
Humour, finesse, tendresse et profondeur, des traces de l'esprit viennois en quelque sorte, la Vienne de Musil, Broch, Rilke ... en voie de disparition ... un grand personnage. Merci, au revoir....
Quelques lignes extraites d'un ouvrage : "
Neuf ans avant la naissance, à Vienne, de Paul Badura-Skoda, le 6 octobre 1927, était survenu l'un des événements les plus néfastes de l'histoire de l'Europe centrale : l'écroulement de l'empire austro-hongrois, ayant suivi - de deux ans - la mort de François-Joseph. Ce deuil est toujours, en 2007, porté avec discrétion par l'Autriche, ses élites et son peuple. En dépit d'un dynamisme incontestable dans nombre de domaines, qu'il s'agisse du tourisme, du sport alpin et de la musique. Comme d'un sens du marketing culturel, suscitant l'admiration, voire l'envie. Qui a, un jour, entendu pour la première fois Paul Badura-Skoda a été forcément sensible à ce chagrin sans fin. Venu au monde quatre ans avant l'écrivain et imprécateur Thomas Bernhard, apparu sur cette terre alors qu'il restait encore douze ans à vivre à Sigmund Freud, notre pianiste n'est pas seulement l'un des Autrichiens les plus célèbres - aujourd'hui - dans le monde. Il est aussi un trésor national vivant d'autant plus précieux qu'il a été formé par des maîtres ayant connu Johannes Brahms, Gustav Mahler, Arthur Schnitzler, Adolf Loos ou Gustav Klimt. A l'identique de ses collègues Jörg Demus, Friedrich Gulda et Walter Klien. Cependant, les deux derniers de ces trois artistes sont aujourd'hui décédés.
Paul Badura-Skoda est l'un des derniers détenteurs du grand style viennois, faisant se pâmer les mélomanes japonais regardant - à juste titre - le Musikverein et sa salle dorée comme un tabernacle où se déroulent des mystères initiatiques d'envergure planétaire. Il a connu, enfant et adolescent, une époque désormais considérée comme mythique. Dépeinte par l'historien allemand Joachim Fest, dans ses souvenirs de jeunesse intitulés Ich nicht, en tant qu'unité de temps pour «la capitale mondiale incontestée de la musique où ne régnait en maître que Schubert, bien avant Mozart et Beethoven» De ce fait, notre artiste est un témoin. Dans un pays où, en 1963, il appartenait à la commission stylistique de l'Académie de musique de Vienne, on ne badine pas avec la rigueur, l'étude, le travail incessant et l'acharnement grâce auxquels une minorité d'interprètes parvient presque à la perfection dans la restitution - entre autres - de Haydn et de Mozart. Depuis longtemps, le nom de Badura-Skoda est associé de très près à ces patronymes légendaires. Ainsi, l'ancien partenaire de Furtwängler et de Karajan dit volontiers, à propos de Mozart : «Je l'ai rencontré pour la première fois quand j'avais dix ans. Mozart est, pour moi, un cadeau de Dieu, un soleil, une grâce». Il l'a joué parmi nombre de pays. Voire même «dans les parties du monde les plus éloignées» pour citer le Niemetschek de 1798, premier en date des biographes du maître de Salzbourg : «Là où pénètre à peine le nom des Européens les plus célèbres, retentissent ses harmonies. Dans l'archipel des Philippines, [...] ses oeuvres sont écoutées avec ravissement».
Ce chemin de Damas du petit Paul Badura-Skoda fut aussi ponctué, en 1942, par la vision du film Wen die Götter lieben, une biographie romancée et fort kitschig de la vie de Mozart. Signée du réalisateur Karl Hartl, elle montrait - en raison des besoins de la propagande national-socialiste d'alors - un compositeur devenu un Allemand idéal. Soixante-cinq ans après cette projection, notre virtuose se souvient parfaitement des épisodes de son scénario. Notamment de la scène entre l'auteur des Noces de Figaro et le mystérieux messager lui transmettant la commande du Requiem. Puissance de la mémoire. Retour d'une époque redoutable. Comme Margaret Winter, la mère de notre virtuose, est de religion juive, débute une terrible période. Les temps horribles dépeints, entre autres, par Erika Mann dans le bouleversant récit Wenn die Lichter ausgehen. Le jeune pianiste se voit caché dans un village dont le maire est opposé au nazisme. Il se rend même seul - faculté étonnante - à Vienne. Pour y étudier. Comme pour y enregistrer son premier disque. Au nez et à la barbe des envahisseurs. Toujours en 1942, l'adolescent fréquente le studio d'un certain Hermann May. Situé à une adresse emblématique : Bösendorferstrasse. Une rue donnant sur le Musikverein. Paul réalise là un 78 tours. Un cadeau destiné à sa mère. A l'heure de la libération de l'Autriche du joug fasciste, notre musicien ne fait pas que rendre hommage à son beau-père en ajoutant au nom de Badura, celui de son géniteur, le patronyme de Skoda : celui de l'homme ayant sauvé Margaret Winter et lui-même du monstre nazi. Il s'initie également à un répertoire différent des trésors de Mozart ou des Moments musicaux de Schubert dont, quelques décennies auparavant, Rachmaninov ignorait qu'il ait écrit des... sonates ! Il «travaillera» - en quelque sorte - l'accordéon. A la grande joie des soldats soviétiques cantonnés dans le village où il a été dissimulé. Néanmoins, Mozart, est toujours présent. Malgré sa récupération par les idéologues et les pleutres musicologues inféodés au régime hitlérien."