crédits : Jossot/extrait de "Jossot, caricatures, de la révolte à la fuite en orient, de Michel Dixmier et Henri Viltard, Paris crédits : Jossot/extrait de "Jossot, caricatures, de la révolte à la fuite en orient, de Michel Dixmier et Henri Viltard, Paris
Jossot, Gustave Jossot (1866-1951), son nom vous dit quelque chose ? Non ? Un type terriblement génial, un dessinateur enragé, l'un des inventeurs de la caricature politique moderne, alliant violence et raffinement, jetant la panique dans le cérémonial de la société de son temps, la mal-nommée Belle époque. Il s'est illustré, si l'on ose dire, et singulièrement au sein du journal « l'Assiette au Beurre », brûlot irradiant auprès duquel « Charlie Hebdo », s'en inspirant, est loin de faire le poids... On ne peut manquer de sourire, du reste, à lire l'hommage que le pâle Cabu rend à l'intense Jossot dans le très beau catalogue de la saisissante rétrospective parisienne des dessins de ce dernier (1). Ses têtes de Turcs préférées sont, comme il se doit, les traîneurs de sabres, anti-Dreyfusards, massacreurs d' « indigènes » et de prolétaires, les juges, protecteurs de l'ordre social et pourvoyeurs d'échafauds. Les prêtres, enfin, champions de l'écrasement des consciences et de l'hypocrisie sexuelle. Il les réunit tous dans un dessin de 1901 intitulé « La mascarade sociale », bénisseurs, fusilleurs et chiens de garde sous une même banderole : « Capital, religion, patrie ». La férocité de Jossot est sans égale, il ne peut pardonner à ceux qui pratiquent le « dressage » des individus. Il vomit la classe dirigeante, sans croire pour autant au messianisme des « classes dirigées ». Individualiste plus qu'anarchiste, l'affaire Dreyfus contribue à le radicaliser. Il trouvera à « l'Assiette au beurre » le support idéal à sa révolte existentielle, là où il n'aura de cesse d'imposer le formidable impact de ses dessins, trait implacable aux contours noirs, pour dénoncer et pourfendre la « sacro-sainte Autorité » (sic). « Nous ne cognerons jamais assez sur les deux grandes ennemies de l'intelligence, déclare-t-il : la Force et la Religion. » En pleine gloire, il quitte Paris, après la mort de sa fille, s'installe définitivement en Tunisie en 1912, se fait peintre, écrit des billets d'humeur dans « Tunis socialiste »... et se convertit à l'islam, adoptant, ultime provocation, « la religion des vaincus ».

« Quand un fœtus récalcitrant ne manifeste qu'un médiocre empressement à sortir des entrailles maternelles, on va quérir les forceps et, sans tenir compte de ses cris de protestation, on l'introduit dans la vie. » Telle est la première phrase de l'épatant petit pamphlet publié à compte d'auteur par Jossot en 1939 sous le titre « Le fœtus récalcitrant » (2) ! Cri du cœur pour fustiger l'éducation imposée aux enfants par les parents et les enseignants. Mode d'emploi de l'insubordination, de l'esprit critique et de la révolte. Citation : « Profitant de la malléabilité des méninges infantiles, les déformateurs du cerveau inculquent aux jeunes sujets qui leur sont confiés tous les mensonges sur lesquels repose la société... L'individu qui pense par lui-même s'aperçoit tôt ou tard, que tout n'est pas pour le mieux dans la meilleure des sociétés. Alors il s'insurge... »

Jossot l'insurgé a encore beaucoup à nous apprendre. Grande leçon du caricaturiste, c'est-à-dire de celui qui «se donne pour mission de décortiquer les tares de la société dans laquelle le mensonge est roi». Cela reste plus que jamais d'actualité.

Michel BOUJUT

(1) Bibliothèque Forney, 1, rue du Figuier, 75004 Paris, jusqu'au 18 juin.
(2) Aujourd'hui réédité chez Finitude, 13 euros, 50.

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