Le pire comme le meileur

Rien de pire que les pasteurs fondamentalistes américains, fanatiques et bornés, parfaites figures de l'obscurantisme.

Rien de pire que les pasteurs fondamentalistes américains, fanatiques et bornés, parfaites figures de l'obscurantisme. Dernier en date de ces prêcheurs de la haine et de la peur, le révérend Terry Jones invite les ouailles de sa congrégation de Gainesville, en Floride, à brûler publiquement des exemplaires du Coran pour commémorer l'anniversaire des attentats du 11 septembre 2001...

 

Rien de plus exemplaire, à l'inverse, que le comportement des moines cisterciens du monastère de Tibéhirine enlevés et massacrés en 1996 par un groupe islamiste sans doute manipulé par l'armée algérienne. Ces hommes de lumière sont aujourd'hui, comme on sait, les héros du film de Xavier Beauvois, « Des hommes et des dieux » (Grand Prix à Cannes), librement inspiré des derniers mois de leur vie, au moment où la terreur s'installe en Algérie. Les membres de la petite communauté ont su établir des relations fraternelles avec les habitants du village voisin. Ils vivent en osmose avec eux, sans une ombre de prosélytisme ni de paternalisme. Ils participent à leurs fêtes, assistent aux prières musulmanes, partagent leurs joies et leurs peines. Le frère Luc (Michael Lonsdale) soigne les corps dans son dispensaire, le frère Christian, le prieur (Lambert Wilson), est en charge des âmes. Il lit la Bible aussi bien que le Coran. Tel autre fait pousser les légumes du jardin et vend son miel de l'Atlas au marché du village. Harmonie des travaux et des jours, chants et prières, selon le rituel de leur ordre contemplatif, méditation et travaux manuels.

La violence qui gangrène le pays frappe aussi à leur porte quand un groupe terroriste fait irruption la nuit de Noël. Ils n'ont à lui opposer (fermement) que leur message de paix, refusant pour autant la protection de l'armée qui les pousse à rentrer en France. La question cruciale se pose désormais pour eux, alors même qu'ils se trouvent pris en étau entre les deux camps: partir ou rester ? « Nous sommes comme des oiseaux sur la branche, leur dit un villageois. Nous sommes les oiseaux, vous êtes la branche. » On devine leur choix et ses conséquences.

Xavier Beauvois ne joue pas la carte d'un quelconque suspense. La tension dramatique de son film s'exprime dans l'intimité des cœurs et dans l'exigence spirituelle vécue jusqu'au sacrifice, comme lors du dernier repas pris en commun (bouleversante Cène fusionnelle sur la musique du « Lac des Cygnes » de Tchaïkovski au cours de laquelle le va-et-vient d'un travelling scrute leurs visages en gros plan). A la fin, encadrés par les islamistes du GIA, les moines avancent dans la neige en titubant sur un sentier de montagne, et peu à peu s'effacent dans le brouillard. Un grand film est passé. On en garde longtemps l'empreinte et la lumière qui en émane. Dépouillement pictural, sens de la durée et casting magnifique. Plus que de foi, c'est de fraternité et d'amour qu'il est question ici. « Des hommes et des dieux » est une épure qui élève celui qui la regarde. Le pasteur Jones, quant à lui, restera dans ses ténèbres.

Michel BOUJUT

Chronique parue dans la « Charente libre » du 11 septembre.

 

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