Haïti mon amour

Le malheur haïtien vient nous rappeler cruellement l'état d'abandon dans lequel la France colonisatrice a laissé ses anciens esclaves. Haïti, première république noire francophone, mérite pourtant largement notre considération. C'est un fils d'esclave, homme des Lumières, qui l'a faite : Toussaint-Louverture, grande figure qui aurait sa place au Panthéon. Lui, le père de l'indépendance, qui rejeta à la mer les armées de Napoléon. Arrêté par traîtrise, il mourra de froid au Fort-de-Joux dans le Doubs, loin de son île au soleil. Philatéliste en culottes courtes, je collectionnais des timbres d'Haïti, Toussaint-Louverture y figurait avec son sabre et sa noble physionomie. Mais aussi le tyran Duvallier, équarisseur et rapace. Baby Doc, son fiston réfugié en France depuis 1986, vient sans vergogne d'assurer les Haïtiens de « son entière solidarité », leur offrant généreusement quelques miettes de ce qu'il leur a volé...

Je constate que beaucoup de liens me rattachent à cette terre de cyclones et de séismes. Terre du vaudou et des zombis (comme ceux qui errent aujourd'hui dans les ruines). Terre des poètes inspirés et des peintres naïfs. Je chéris depuis longtemps les toiles de ces derniers qui éclatent de couleurs, de vie et d'invention. J'ai lu les poèmes magnifiques de René Depestre : « Peuple, de fond en comble retourné/ Comme une terre en labours... » J'ai vu le film de Raoul Peck, « l'Homme sur les quais » où les yeux d'une petite fille de 8 ans s'ouvrent sur la terreur des Tontons-macoutes. Francis-Joachim Roy, écrivain et traducteur, fut un ami. Son roman, « les Chiens », est une fable sur son pays d'une insondable noirceur. Comme beaucoup de ses compatriotes, il est mort en exil.

Un écrivain d'aujourd'hui, Dany Laferrière, a vécu à Port-au-Prince le tremblement de terre, il récuse dans « le Monde » le terme de « malédiction » dont nos médias se gargarisent : « Un mot insultant qui sous-entend qu'Haïti a fait quelque chose de mal et le paye ». Dans son roman-poème « l'Enigme du retour » (prix Médicis), si plein d'odeurs et de saveurs, il chante d'une voix juste son pays en souffrance. Je vous le recommande. Pendant ce temps, les envoyés spéciaux des télés pérorent, alignant en boucle leurs statistiques macabres. D'autres, il est vrai, prêtent main forte aux malheureux, sauvent des vies, pansent les plaies. Je pense, quant à moi, à cette famille de Roumazières sans nouvelles d'un fils, le jeune Jean-Christophe Fernandes, étudiant en sciences appliquées, disparu dans le chaos. Insupportable attente. Sur la photo parue dans C. L. il sourit avec un regard triste d'idéaliste qui découvre que le monde n'est pas tel qu'il l'avait souhaité.

Nous sommes tous des Haïtiens français. Voilà qui est mieux, n'est-ce pas, qu'une identité nationale riquiqui !

Chronique parue dans la «Charente libre» du 23 janvier 2010

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.