michel butel
Abonné·e de Mediapart

1 Billets

0 Édition

Billet de blog 2 nov. 2015

Fin sans fin

Calais, les migrants et nous autres. La tragédie toujours met à l'épreuve notre intelligence, notre mémoire, notre morale, elle frappe de stupeur notre état d'esprit, elle sollicite pensée, actes et paroles alors qu'elle leur rend la vie impossible. De 1936 à 1944, ici, en Occident, que fallait- il faire ? On me pardonnera ces dates, chacun aura rectifié : ici, en Occident, de l'été 1914 aux terribles jours que nous vivons, que fallait-il faire ? Que faut-il faire ?

michel butel
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Calais, les migrants et nous autres. La tragédie toujours met à l'épreuve notre intelligence, notre mémoire, notre morale, elle frappe de stupeur notre état d'esprit, elle sollicite pensée, actes et paroles alors qu'elle leur rend la vie impossible. De 1936 à 1944, ici, en Occident, que fallait- il faire ? On me pardonnera ces dates, chacun aura rectifié : ici, en Occident, de l'été 1914 aux terribles jours que nous vivons, que fallait-il faire ? Que faut-il faire ? L'énigme réelle, vertigineuse : que pouvions- nous faire ? Que pouvons-nous faire ?            

Trois réponses -   depuis un siècle les trois mêmes - chacune enfermée dans sa sphère, dans sa logique, dans sa langue.

Tout d'abord, la Personne, vous, moi, la personne seule, unique et isolée, la personne affublée de tant de noms inutiles : citoyens, êtres humains, témoins, anonymes etc. jusqu'à ce mot sublime : "justes", ce mot qui sauve, qui nous absout de notre présence en enfer sur terre. Mais que peut faire un juste ? Presque rien. Sauver. il peut sauver, aimer, protéger, aider... Il peut tenir ouvert le goutte à goutte de la compassion. Rien de plus. Presque rien.                                                         

Ensuite, la Communauté, la famille, le groupe, le clan, les complices, l'association, le réseau. S'ils inventent de fraternelles réunions, déclarations, protestations, que peuvent-ils faire ? Rien. A peine plus que les personnes seules. Pourquoi seraient-ils, sont-ils impuissants ? Parce qu'en face d'eux, tout autour d'eux, parfois en eux, prospère l'innocence du crime, le silence sidéral des origines criminelles de nos sociétés. Pour qu'existe LA réponse, il faudrait une violence légère, joyeuse, une danse des  révoltes, il faudrait la joie, il n'y a que notre désespoir.                                        

Mais le Grand Réparateur existe, c'est l'Etat. Lui peut tout faire. Lui détient en ses mains le sort de chacun. Chacun de ceux qui vont mourir passent sous son pouce baissé ou levé. Comme au temps de l'occupation nazie, comme au temps des massacres dans les colonies, comme au temps des camps pour réfugiés républicains espagnols, comme au temps des chiens lâchés sur les Noirs  américains, comme au temps des Arméniens puis des Cambodgiens puis des tutsis assassinés devant leurs enfants, leurs femmes, leurs parents, comme au temps des peuples déportés par Staline ou Mao, comme au temps des femmes brûlées vives en Inde, comme au temps des homosexuels lapidés partout, c'est à dire, comme hier, comme en mille lieux d'enfer, l'Etat dispose de la force absolue. L'Etat peut sauver. Il ne sauve pas, il condamne, il tue.  

Comme de chacun des problèmes qui se poseront dorénavant sur la terre que nous habitons, aucune solution n'existera qui ne soit universelle. J'écris cette proposition alors même qu'un tourment inédit  m'accable : suis-je sincèrement convaincu qu'une solution universelle à quelque problème que ce soit existe ? J'ai été l'habitant d'un monde crédule, encouragé à être naïf par les plus grands philosophes. J'ai vécu dans cet état d'esprit qui nous paraissait donner d'éternelles réponses à toutes les questions imaginables. Tout pouvait être interrogé puisqu'existait toujours LA réponse. Mais depuis ma jeunesse a grandi en moi le doute puis la répulsion envers cette dialectique et le désir d'inventer un autre royaume. J'ai acquis bientôt la certitude qu'aucun problème ne saurait être résolu, que c'était même cela la définition d'un problème  et que nous devions nous efforcer de sortir du grand leurre dialectique. Pour ne donner ici qu'un seul exemple - à dessein, le plus spectaculaire : il n'existe pas de "solution" au conflit israëlo- palestinien. Il n'y a certes que de (justes) solutions, il en existe mille mais aucune n'est et ne sera jamais mise en place, le problème allant vers son pire...

Alors, que faire ?  Que faire d'autre que penser chaque question ( politique) dans le seul souci de mieux définir l'impossible en elle - la zone de non- réponse ? Le problème des migrants n'aura plus jamais de réponse satisfaisante au sens où cela fut jusqu'à aujourd'hui entendu, c'est à dire des traités, des dispositions, des accords, des compromis, une stabilisation, en un mot : le passage à la suite, le passage (historique) à l'étape suivante.                                  

Que faire ? Pour chacune de nos personnes, isolées, éperdument anxieuses à l'idée d'agir mal ou de ne pas agir, aucune attitude ne nous épargnera le désespoir, ne nous éloignera de l'impuissance et de l'effroi que procure la culpabilité. Mais, sauverait-on des principes et surtout des vies, des existences affaiblies, il en sera toujours ainsi, ce n'est aprés tout que notre affaire en ce monde durant notre si bref passage : comment affronter l'impossible ? Comment être un juste ?                                                  

Que faire ? Pour la  figure admissible de nos efforts ici c'est à dire pour la communauté, imaginer, inventer, littéralement fabriquer un désordre insensé, une myriade d'actions légères, joyeuses, une contre-vie qui affolle la si anormale vie normale, preuves à chaque minute reformulées qu'on joue partout et même sous les bombes, qu'on désire et crée partout et même à Calais.                                    

Que faire ? Exiger des  Etats, de ceux qui les dirigent...E xiger quoi ? L'Impossible, c'est à dire rien ou presque rien, trois fois rien... Cela suffira. A révéler leurs visages d'assassins, leur langue d'assassins, leurs fantasmes d'assassins.                              

L'Etat ne sauvera l'espèce humaine qu'à condition de devenir Etat universel. En cessant alors d'être Etat et assemblement d'Etats. En devenant simple communauté de personnes. En cessant de formuler des réponses. En devenant simple accord de pensées. Ce qui est juste, ce qui serait juste... Ce qui sera juste ?             

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
#MeToo : Valérie Pécresse veut faire bouger la droite
Mardi, Valérie Pécresse a affiché son soutien aux victimes de violences sexuelles face au journaliste vedette Jean-Jacques Bourdin, visé par une enquête. Un moment marquant qui souligne un engagement de longue date. Mais, pour la suite, son équipe se garde bien de se fixer des règles.
par Ilyes Ramdani
Journal — Asie
Clémentine Autain sur les Ouïghours : « S’abstenir n’est pas de la complaisance envers le régime chinois »
Après le choix très critiqué des députés insoumis de s’abstenir sur une résolution reconnaissant le génocide des Ouïghours, la députée Clémentine Autain, qui défendait la ligne des Insoumis à l’Assemblée nationale, s’explique.
par François Bougon et Pauline Graulle
Journal
Sondages de l’Élysée : le tribunal présente la facture
Le tribunal correctionnel de Paris a condamné ce vendredi Claude Guéant à huit mois de prison ferme dans l’affaire des sondages de l’Élysée. Patrick Buisson, Emmanuelle Mignon et Pierre Giacometti écopent de peines de prison avec sursis.
par Michel Deléan
Journal — Violences sexuelles
L’ancien supérieur des Chartreux de Lyon, Georges Babolat, accusé d’agressions sexuelles
Selon les informations de Mediacités, trois femmes ont dénoncé auprès du diocèse de Lyon des attouchements commis selon elles lors de colonies de vacances en Haute-Savoie par le père Babolat, décédé en 2006, figure emblématique du milieu catholique lyonnais.
par Mathieu Périsse (Mediacités Lyon)

La sélection du Club

Billet de blog
Le nucléaire, l'apprenti sorcier et le contre-pouvoir
Les incidents nucléaires se multiplient et passent sous silence pendant que Macron annonce que le nucléaire en France c'est notre chance, notre modèle historique.
par Jabber
Billet de blog
Électricité d'État, non merci !
La tension sur le marché de l’électricité et les dernières mesures prises par l’Etat ravivent un débat sur les choix qui ont orienté le système énergétique français depuis deux décennies. Mais la situation actuelle et l'avenir climatique qui s'annonce exigent plus que la promotion nostalgique de l'opérateur national EDF. Par Philippe Eon, philosophe.
par oskar
Billet de blog
Fission ou fusion, le nucléaire c’est le trou noir
Nos réacteurs nucléaires sont en train de sombrer dans une dégénérescente vieillesse ; nos EPR s’embourbent dans une piteuse médiocrité et les docteurs Folamour de la fusion, à supposer qu’ils réussissent, précipiteraient l’autodestruction de notre société de consommation par un effet rebond spectaculaire. Une aubaine pour les hommes les plus riches de la planète, un désastre pour les autres.
par Yves GUILLERAULT
Billet de blog
Notre plan B pour un service public de l'énergie
[Rediffusion] Pour « la construction d’un véritable service public de l’énergie sous contrôle citoyen » et pour garantir efficacité et souveraineté sur l’énergie, celle-ci doit être sortie du marché. Appel co-signé par 80 personnalités politiques, économistes, sociologues, historiens de l’énergie dont Anne Debrégeas, Thomas Piketty, Jean-Luc Mélenchon, Aurélie Trouvé, Gilles Perret, Dominique Meda, Sandrine Rousseau…
par service public énergie