Complétons les théories monétaires : la domination

complétons les théories monétaires

 Les usagers et les usages des différentes sortes de monnaies ont été si nombreux, variés et variables qu’on en a fait au fil des siècles cent théories dont aucune n’est complète.

 L’aspect le plus négligé est la domination des émetteurs de monnaie, tant au niveau national qu’international.

 Au niveau d’un pays, si la plus grande part de la monnaie est due par les banques commerciales, cette monnaie commerciale n’a réellement cours légal que par la grâce de l’État et de la banque centrale, dont la monnaie centrale est, de par la loi, l’équivalent général des monnaies commerciales.

Selon les pays et les époques, les banques centrales connaissent des relations plus ou moins dominantes ou dominées avec les pouvoirs politiques.…

Certes, les théoriciens monétaires connaissaient depuis le début les manœuvres des princes pour rogner les pièces métalliques ou « rehausser » leur valeur, pour enfermer ou exiler ou exécuter les banquiers créanciers, et plus tard pour abuser de la planche à billets, ou tout simplement décider la réduction unilatérale de leurs dettes ; mais ils se bornaient à condamner ces excès de pouvoir comme corruption de la monnaie, sans faire la théorie des modalités de ces dominations…

 Au niveau de la zone euro, la Banque centrale européenne est un cas à part : elle n’a de comptes à rendre ni aux gouvernements, ni aux Parlements, ce qui ôte aux États membres de la zone euro toute influence sur la valeur interne (taux d’intérêt) et externe (cours de l’euro en dollars et en autres devises) de leur monnaie, abandon de souveraineté qui convient aux États-Unis : ils n’ont plus besoin de négocier le cours de leur monnaie avec des partenaires plus ou moins réticents, les marchés financiers font le travail, en fonction des décisions de la FED, qui devient leur principale boussole tant pour les taux d’intérêt que pour les taux de change.

Les théories monétaires parlent de tout sauf de ces effets de domination.

Elles parlent de la nature de la monnaie, de ses mécanismes, de sa quantité, de sa qualité, de sa valeur, de ses effets sur les prix, les échanges et la production, sur l’inflation ou les crises, mais pas des effets de domination.

 Dans les relations internationales, ces effets de domination sont plus visibles, et de plus grandes conséquences.

 Dans un univers financier planétaire très inégal comme le nôtre, il y a un pays dominant, sa monnaie est dominante, manière abrégée de dire que sa banque centrale est dominante. Dans ces conditions, faire la théorie d'une monnaie dominée, comme le franc, ou l’euro, sans prendre en compte les effets de cette domination, c'est s'exposer à des erreurs de jugement.

Ce n’est pas le même exercice que de décrire le franc suisse, la livre Sterling, le dollar des États-Unis, l’euro, le dollar de Hong-Kong, les francs CFA, et une théorie monétaire qui ne sait pas conduire tous ces exercices à la fois n’est pas complète.

 Mundell et Fleming ont étudié les effets des changes flottants, mais pas explicitement en termes de domination, sauf quand Mundell a compris que la « discipline » de l’accord de Bretton Woods était imposée par la banque centrale des États-Unis, pas par l’étalon-or (compréhension devenue commune quand les États-Unis ont supprimé l’étalon-or en 1971) ; mais le mot « discipline » est un euphémisme pour désigner l’arbitraire nationaliste des décisions de la banque centrale des Etats-Unis, arbitraire certes plus ou moins forcé de prendre en compte les répercussions sur le reste de l’économie mondiale, dilemme analysé par Triffin en 1960, et mieux pris en compte par Yellen que par un de ses prédécesseurs qui voyait là une énigme. Quant au modèle de Mundell-Fleming, le taux d’intérêt y est exogène, influencé de l’extérieur (notamment par le taux de la FED), et donc les taux de change aussi. Même un théoricien néo-keynésien du commerce international et de la finance comme Krugman reste aveugle aux effets de domination : c’est un économiste, pas un géo-politicien ; il ne prend pas en compte le fait que les relations entre les monnaies des États font partie intégrante des relations entre les États, partie intégrante mais pas autonome.

 Kissinger a imposé en 1974 aux Saoudiens de vendre leur pétrole en dollars non seulement aux États-Unis, mais aussi au reste du monde. Cet exemple est édifiant : le dollar ne reste la monnaie dominante commercialement que si le vendeur de n’importe quoi n’importe où dans le monde l’accepte en paiement, et surtout le vendeur d’une denrée dont tout le monde a besoin. Il a également obtenu, avec le secrétaire au Trésor Simon, ex-trader d’obligations chez Salomon Brothers, que cet argent soit laissé dans des banques occidentales, sous forme de dollars ou d’actifs libellés en dollars, notamment les dettes publiques états-uniennes, autre exigence nécessaire, financière celle-là : le dollar ne reste la monnaie financièrement dominante que si tout créancier des États-Unis accepte de stocker indéfiniment leurs dettes.

 Dans l’économie réelle, en principe, l’aval commande l’amont : si l’acheteur cesse d’acheter le produit, le producteur a intérêt à arrêter de le produire, sauf s’il arrive à forcer l’acheteur à l’acheter quand même, comme l’Angleterre a militairement forcé la Chine à acheter son opium d’Inde en 1860.

En économie monétaire et financière, c’est dans l’autre sens puisque la monnaie suit le chemin inverse des marchandises, mais la domination joue de même. Le vendeur n’accepte une monnaie en paiement que s’il pense qu’un autre vendeur l’acceptera en paiement, ou qu’il y est forcé par le cours légal de la monnaie, mais le marché noir n’est alors pas loin.

Cette monnaie ne vaut que si les dettes de l’émetteur ont une valeur durable, autrement dit qu’elles paraissent « soutenables ». Ou si l’émetteur dispose des moyens de le contraindre de garder ces dettes sans rien réclamer en échange, sinon un taux d’intérêt modique (et dans le cas saoudien, un accord d’assistance militaire et quelques investissements états-uniens en Arabie saoudite : il ne fallait quand même pas laisser les Soviétiques prendre pied en Arabie à cette occasion).

 Le système imposé par les États-Unis à Bretton Woods en 1944 reposait sur deux principes dont un seul importait vraiment.

Le premier était la convertibilité du dollar en or, qui ne pouvait comme d’habitude tenir qu’aussi longtemps que cette conversion n’était pas demandée, en pratique jusqu’à 1971. Les pays, notamment européens, qui alors réclamaient de plus en plus leur or, ont lâché la proie pour l’ombre. Ils n’ont eu ni or ni argent.

Le second principe, le seul qui importait à la puissance dominante, était l’établissement du dollar comme monnaie mondialement dominante.

(à la place de la livre Sterling rendue dominante par la conférence de Gênes en 1922, rôle abandonné en 1931 par sa sortie de l’étalon-or, au profit du dollar qui l’abandonna à son tour en 1933 (et stupidement maintenu en France jusqu’en 1936, d’où la crise déflationniste qui a amené le Front populaire). Ainsi, l’étalon-or fut déjà abandonné en 1931-1936. Il a été rétabli en 1944 à titre symbolique, mais cette illusion a été a son tour abandonnée en 1971.)

Cette domination peut être établie et maintenue parce que les États-Unis sont, du moins encore pour le moment, le pays dominant dans tous les domaines : militaire, politique, économique, commercial, financier, idéologique, culturel, et donc monétaire aussi. Elle leur permet des déséquilibres budgétaires et commerciaux illimités, dont ils ne se privent pas, et leur fournit les moyens financiers de financer et maintenir cette domination.

 La seule tentative un peu organisée pour faire pièce au dollar fut celle de l’euro, du moins dans l’esprit de Delors. Elle échoua à cause des effets de domination interne et externe.

Les effets de domination interne furent rendus visibles par la crise des dettes publiques européennes de 2010 à 2015, où les pays débiteurs furent soumis par les pays créanciers à des restrictions monétaires, financières, budgétaires drastiques, qu’ils étaient forcés d’accepter s’ils voulaient rester dans la zone euro. Où l’on a vu que la domination monétaire des créanciers à l’intérieur de la zone euro est aussi brutale et intransigeante, voire plus, que celle du FMI (il suffit de voir la douceur du FMI avec l’Islande ou avec l’Ukraine), c’est-à-dire des États-Unis, sur les autres pays débiteurs ; à cette différence près que, dans le cas des États-Unis, il s’agit de la domination d’un pays débiteur, pas d’un pays créancier. Bref, c’est le plus grand débiteur du monde qui dicte sa loi aux petits débiteurs en difficulté, et, pour que les rapports de domination soient masqués, il délègue ce sale travail de collecteur de dettes au FMI, ostensiblement dirigé par un Européen, ou une Européenne, mais ils sont les seuls à disposer d’un droit de veto au FMI…

Les créanciers européens, dont l’Allemagne, ne forment pas une force politique unie, fédérale, capable ni désireuse de tenir tête aux États-Unis, en clair cesser de payer leurs achats en dollars et cesser de stocker des dettes des États-Unis : Merkel ne voit pas d’inconvénient à la domination du dollar, tant que son économie prospère ; grâce à son deutsche mark tiré vers le bas par les pays du Club Med, elle peut continuer à exporter partout dans le monde…
Cette tentative était si peu crédible des points de vue de la puissance monétaire et politique (« L’Europe, quel numéro de téléphone ? », demandait Kissinger) que les États-Unis n’ont pas souhaité la saboter : au contraire, l’euro facilite le commerce de leurs transnationales avec l’Europe et l’Afrique francophone. Même si de nombreuses banques centrales ont désormais une partie de leurs réserves en euros, (y compris celle d’Irak, où Saddam Hussein a eu en 2003 l’intention mal avisée de facturer une partie de son pétrole en euros, il y a quand même des limites à ne pas franchir : une petite guerre, et le pétrole et surtout l’argent du pétrole sont retournés aux États-Unis).

 Reste la Chine.

Le seul grand pays qui réfléchit à très long terme (avec les États-Unis de loin en loin).

Et qui a compris qu’il lui faudrait encore des décennies pour égaler, voire surpasser les États-Unis, à supposer qu’il y parvienne, vu sa démographie déclinante. En attendant, les Chinois consentent, comme les Européens, les Japonais, les Sud-Coréens, les pays du Golfe, à accumuler des petits bouts de papier verts sans grande valeur où il est écrit : « In God we trust », ce qu’aucune théorie monétaire n’explique…

 

Trump en tire toutes les conséquences avec un déficit budgétaire pharaonique, au point peut-être de finir par susciter une baisse du dollar, mais par quelle autre devise remplacer le dollar ?

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