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Billet de blog 6 juil. 2018

Il suffirait de quoi pour ruiner nos banques et nos économies ?

Les tests de notre banque centrale européenne ne le disent pas, et ne nous protègent en rien. Il faut y remédier d’urgence, et interdire aux banques de spéculer.

Michel Crinetz
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 Nos économies fonctionnent à l’aide de monnaie créée par les banques. Quand les banques défaillent, ce sont nos économies et nos sociétés qui souffrent. Et, comme en médecine, il vaut mieux prévenir que guérir.

 Suite à la crise, diverses dispositions réglementaires ont été prises pour, en principe, mesurerlimiter et compenser les risques pris par les banques.

Les prétendues mesures des risques ne valent rien : elles utilisent des formules mathématiques sans pertinence et des statistiques de pertes récentes donc faibles, confortant un optimisme béat, revenant à dire que quand tout va bien, tout va bien.

Les limitations des risques sont très insuffisantes : les banques européennes sont par exemple autorisées par l’article 395 de la directive bancaire à prêter jusqu’à 100% de leurs fonds propres à une seule et même contrepartie ;  l’article 396 permet même, dans certains cas, d’autoriser le dépassement de cette limite, ce qui est vraiment tenter le diable.

Et pour compenser ces risques mal limités et mal mesurés, on n’exige que des fonds propres de 4 ou 5% du total du bilan, de sorte qu’il suffit qu’une banque perde 5% de son bilan pour être en faillite, et qu’elle perde beaucoup moins pour être en dessous du minimum réglementaire de fonds propres, ce qui peut déclencher sa liquidation si elle ne trouve pas rapidement des bailleurs de fonds pour la recapitaliser, comme on le voit en Italie.

 S’ajoutent à ces règles inadaptées et imprudentes des tests de résistance calculés avec des scénarios plus ou moins défavorables, mais mal conçus.

Quand un ingénieur veut tester la résistance d’un câble, il tire dessus de plus en plus fort, jusqu’à ce qu’il casse. Il note la force qui l’a cassé, et la compare à la traction la plus forte que le câble aura à subir dans la réalité, à laquelle il ajoute une marge de prudence. Si la résistance du câble est insuffisante, il la renforce.

Si on se contente de tirailler gentiment sur le câble sans le rompre, on ne mesure pas sa résistance. C’est ce que font les autorités bancaires, en Europe encore moins bien qu’aux États-Unis : elles testent des scénarios plus ou moins défavorables, et en déduisent que certaines banques en seraient plus affectées que d’autres. Évidemment. Et alors ?

Cela ne répond pas à la question de savoir ce qui pourrait les ruiner, les mener à arrêter de faire crédit, entraîner dans leur chute d’autres banques et le reste de nos économies.

 C’est plus compliqué de tester la résistance d’une banque que celle d’un câble, et plus encore d’un ensemble de banques, de même qu’il est plus compliqué de mesurer la résistance d’un pont suspendu que celle de chacun de ses câbles. Plus compliqué, mais faisable.

 Tester la résistance d’une banque en particulier ne doit pas consister à lui appliquer un choc macro-économique général, le même pour toutes les banques ; pas plus que quand vous menez votre voiture au contrôle technique, on ne lui applique un crash test : on vérifie un à un ses éléments les plus vulnérables, et au besoin on vous demande de les renforcer. Chaque banque présente ses vulnérabilités propres, la plupart faciles à voir par son superviseur, et ce sont elles qu’il faut tester, et, en cas de besoin, exiger que ces vulnérabilités particulières soient diminuées, ce qui n’est pas fait. Aux États-Unis, la procédure CCAR demande à juste titre à chaque grande banque d’identifier des scenarios qui sont stressants spécialement pour elle.

 Comme l’a expliqué Minsky, le système bancaire est intrinsèquement instable, et tester la vulnérabilité systémique des banques est un exercice différent, plus complexe. D’autant que, outre leur instabilité congénitale, il y a deux sortes de risques systémiques : les chocs frontaux, et les épidémies par contagion, les uns pouvant déclencher les autres et réciproquement.

Les épidémies ne sont pas testées : il faudrait imaginer des contagions passant d’une banque à l’autre par le biais des créances des unes sur les autres, et des garanties apportées les unes aux autres via leur bilan et hors bilan ; non seulement des contagions, mais pire encore des amplifications des dommages, notamment par le canal des produits financiers dérivés plus ou moins complexes ; et aussi des contagions par disparition de la liquidité, scénario qui n’est pas testé et qui produit des paniques, des prix de marché aberrants et des faillites en chaîne. Dans ces conditions, la distinction cruciale des superviseurs entre banques illiquides qu’il faut sauver et banques insolvables qu’il faut liquider devient indécidable, et les amène à liquider des banques seulement illiquides, comme l’indispensable Crédit immobilier de France.

La Banque centrale européenne  publie une étude[1]sur les interconnexions entre les banques de la zone euro[2], en examinant la concentration des risques, et en imaginant un seuil de déclenchement des ventes forcées : mais une vente forcée doit trouver un acheteur, et à quel prix ? L’étude propose d’augmenter les exigences de fonds propres ou de liquidité pour les banques les plus contagieuses, ou de restreindre leurs limites d’exposition à certains risques, excellente proposition, mais non suivie d’effet. Cela exigerait du superviseur intelligence des risques et finesse des interventions, ce qui est beaucoup demander : en pratique, les banques elles-mêmes ont une connaissance très imparfaite des risques de marché qu’elles prennent à chaque seconde ou milli-seconde, et leurs superviseurs, qui ne sont pas postés à demeure derrière chaque employé spéculateur, une connaissance encore beaucoup plus lacunaire (vous vous souvenez de M. Kerviel ?). Et comme une chaîne n’est pas plus solide que son maillon le plus faible, c’est lui qu’il faut détecter et renforcer en premier, et ainsi de suite. L’épidémiologie bancaire, très embryonnaire, appelle des études d’autant plus urgentes qu’elles sont complexes.

 À défaut, la prise de risques de marché par les banques, les moins mesurables et les plus épidémiques, en particulier via les produits dérivés, ne devrait pas être encadrée de loin et au doigt mouillé, mais rigoureusement interdite. Et les limites de concentration des risques de banque à banque devraient être abaissées de 100% à 25% des fonds propres pour les banques importantes, et à 15% pour les banques les plus importantes, comme cela vient d’être exigé aux États-Unis[3].

Et c’est urgent, car une nouvelle crise peut survenir à tout moment !

 Quant aux tests systémiques frontaux, ils devraient être plus stressants que la crise d’il y a dix ans, et porter sur des variables financières qui affectent directement les comptes des banques, pas sur des variables macro-économiques indirectes, comme la baisse du PIB ou des prix immobiliers, que les banques sont chargées de traduire en calculant elles-mêmes l’aggravation de leurs risques, même si cette traduction est encadrée par les 148 pages de règles techniques de l’Autorité bancaire européenne. À en croire la Commission européenne elle-même[4], le test de 2018 est plus sévère qu’avant en termes de baisse des PIB, mais finalement moins sévère en termes de pertes supportées par les banques, qui utilisent des modèles hétérogènes : elle conclut que « le manque de transparence et l’hétérogénéité des pratiques bancaires[5]pour prédire les pertes induites affaiblissent considérablement la crédibilité du test et limitent son utilité pour soutenir la discipline de marché parmi les banques européennes»

 La discipline de marché ?
Quelle discipline de marché ?

Par nature, un marché est difficile à discipliner, et pour un marché financier, c’est pratiquement impossible, car les échanges sont trop nombreux et trop rapides pour être suivis en temps réel. Par conséquent, les banques ne devraient pas être les principaux acteurs des marchés, mais ne les utiliser qu’en cas de besoin, à justifier à chaque fois.

 La méthodologie actuelle des stress tests européens doit impérativement être abandonnée et remplacée par des scénarios non pas macro-économiques, mais bancaires et financiers, qui affecteraient véritablement d’une part les banques, d’autre part le système bancaire.

[1]https://www.ecb.europa.eu/pub/macroprudential-bulletin/html/ecb.mpbu201804_01.en.html

[2]Il y apparaît que les banques italiennes et allemandes sont les plus exposées au risque de contrepartie en tant que prêteuses, tandis que les banques françaises sont les plus exposées au risque de financement en tant qu’emprunteuses ; mais cela n’empêche pas les françaises d’être aussi très présentes en tant que prêteuses.

[3]FederalReserve approves rule capping big banks' credit exposure...En outre, la règle finale de la FED sur les stress tests exige explicitement la prise en compte de risques systémiques connus ou émergents, et prévoit de les modifier à son gré pour le prendre en compte.

[4]In-Depth Analysis - How demanding and consistent is the 2018 stress test design in comparison to previous exercises? - PE 614.512 - Committee on Economic and Monetary Affairs

[5]Aux États-Unis, les procédures complémentaires CCAR et DFAST demandent aux banques d’entrer leurs données spécifiques dans un modèle unique conçu par les superviseurs, ce qui ne les dispense pas de produire les résultats de leurs propres tests, avec publication détaillée des résultats : on peut ainsi comparer les deux points de vue, secteur par secteur et banque par banque. Mais, faute de publication du modèle de la FED lui-même, il n’est pas possible de porter un jugement sur sa pertinence, ni sur son adaptation à un univers financier qui ne cesse de changer. Surtout, il est impossible de juger de sa capacité à apprécier les risques de contagion. Malgré  cela, les tests états-uniens, tout imparfaits qu’ils soient, produisent, contrairement aux tests européens, des effets concrets : ainsi, cette année, ils ont contraint Morgan Stanley et Goldman Sachs à distribuer un peu moins de dividendes et de rachats d’actions qu’ils ne le souhaitaient, mais quand même beaucoup plus que dans le test le plus dur. Par ailleurs, comme le font remarquer American for Financial Reform, des tests identiques d’une année sur l’autre, « prédictibles et transparents » comme le demandent les banques, deviennent rapidement de la routine : ils doivent rester changeants et imprévisibles. Ils font bien d’autres propositions utiles, qu’il serait trop long d’énumérer ici. Pire encore, la nouvelle loi financière qui allège les règles de Dodd-Franck dispose de ne faire faire, pour les holdings bancaires et les compagnies financières non bancaires ayant moins de 250 milliards de dollars d’actifs, des tests que tous les trois ans au lieu de tous les ans.

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