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Billet de blog 8 sept. 2017

Renaissance des subprime

On a gagné plein d’argent avec les subprime. Pourquoi ne pas recommencer ? Mais bien sûr, cette fois, c’est différent ; on va faire attention. Du moins au début…

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Dix ans après la crise des subprime, et pour faire annuler les réglementations promulguées depuis, les lobbyists étasuniens continuent à en fournir des explications délirantes.

 Ainsi Peter J. Wallison, vieil idéologue néoconservateur, a, dans son opinion dissidente annexée au rapport étasunien sur la crise financière[1], longuement affirmé que la crise fut provoquée par la politique du gouvernement voulant faire financer à tout prix l’accès des pauvres à la propriété immobilière, aboutissant à la création de 27 millions de prêts qui ne seraient jamais remboursés, lesquels ont ensuite suivi les voies habituelles au sein du monde financier.

 Faire de cette politique la cause de la crise, c’est nier les mécanismes qui ont créé, diffusé et amplifié ces risques.

 Il affirme, parmi d’autres contrevérités, et a encore répété en 2015 devant la commission des services financiers de la chambre des représentants[2] que cette politique a créé la demande de ces prêts. Nullement. De nombreux Américains, riches ou pauvres, désirent la propriété de leur logement : la demande est là. Ce que, non pas le gouvernement, mais le système financier a créé, c’est l’offre de ces prêts. Ceux qui demandaient ces prêts, c’étaient les titriseurs de Wall Street et leurs clients avides de rendements, comme il le reconnaît par ailleurs.

 Que ce soit ou non avec l’assentiment du gouvernement, un système financier sain n’a pas à proposer des prêts tout en sachant pertinemment qu’ils ne seront pas remboursés[3]. Ni, ensuite, à diffuser cette marchandise avariée en amplifiant encore les risques par des produits financiers « innovants ». Le système financier américain était donc malsain, et il convenait de le réformer.

 Il a été réformé par la loi Dodd-Franck ; l’a-t-il été correctement, et suffisamment ?

 Pas suffisamment, et de loin, puisqu’il a laissé subsister les 3 mécanismes ayant créé, diffusé et amplifié les risques subprime, ainsi que les techniques annexes telles qu’agences de notation et méthodes de rehaussement de crédit.

 Est-ce que le système financier a recommencé à vendre des prêts à des emprunteurs peu solvables ? OUI.

Des prêts étudiants[4]. Des prêts sur cartes de crédit. Des prêts automobiles douteux.

Des prêts hypothécaires aussi, y compris pour des emprunteurs à la solvabilité douteuse, qu’on n’appelle plus subprime, mais nonprime, voire non QM. Les nouvelles règles disent qu’un prêt immobilier est un Qualified Mortage (QM) si le prêteur a vérifié la capacité de l’emprunteur à rembourser. Sinon, le prêt est non QM…. Ce sont encore des volumes relativement petits, mais qui augmentent rapidement : la production annuelle pourrait passer de 50 milliards de dollars en 2014 à 400 milliards.

 Est-ce qu’on a recommencé à titriser ces prêts de mauvaise qualité, et à les vendre à des « investisseurs » ? OUI.

Ce sont encore des petits volumes, mais qui augmentent rapidement. Fitch prévoit cette année l’émission de 3 milliards de dollars de titrisations immobilières nonprime, contre 1 milliard pour les 18 mois précédents. Titrisations aussi de prêts étudiants subprime, de prêts auto subprime[5], et à nouveau structurées en tranches senior, mezzanine et subordonnées. Et les agences de notation ont recommencé à mettre des bonnes notes à ces produits : AAA décerné par Standard & Poor’s à la tranche senior de la récente émission d’Angel Oak Capital Advisors[6]. Les titriseurs expliquent que cette fois c’est différent : ils doivent conserver 5% de leur marchandise. Seulement 5% !

 Est-ce qu’on a recommencé à amplifier ces risques avec des produits dérivés ou synthétiques ? Pas encore. Mais aucune règle ne l’interdit.

Bref, sur les trois mécanismes de la crise, deux redémarrent doucement, et le troisième reste autorisé.

 Le ventre est encore fécond, d’où est sortie la crise financière…

[1] http://www.gpo.gov/fdsys/pkg/GPO-FCIC/pdf/GPO-FCIC.pdf

[2] https://financialservices.house.gov/uploadedfiles/hhrg-114-ba00-wstate-pwallison-20150728.pdf

[3] ou en feignant de croire qu’ils le seraient grâce à la saisie et à la revente des maisons, alors que leurs prix se seront entre-temps effondrés.

[4] Voir mon billet du 4 avril sur Mediapart.

[5] http://www.autonews.com/article/20141031/FINANCE_AND_INSURANCE/141039961/sec-investigates-ally-on-subprime-loans-securitization

[6] http://www.businesswire.com/news/home/20170711005379/en/Angel-Oak-Capital-Advisors-Announces-Rated-Securitization

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