Ça ne fonctionne pas ? Il faut plus de la même chose !

À quoi reconnaît-on une idéologie ? À sa persistance dans l’erreur.

 

 

Quand le communisme échouait, ses thuriféraires demandaient « encore plus de communisme ».

 Maintenant que le libéralisme financier a montré qu’il produisait sans cesse de nouvelles bulles et de nouveaux krachs, on nous dit « qu’il faut plus de marchés financiers ». Comme l’Union des Marchés de Capitaux proposée par le commissaire européen aux services financiers.

 La titrisation a amplifié démesurément la dernière crise ? « Il faut plus de titrisation ».  Certes, rien que de la bonne titrisation, comme l’a encore expliqué notre nouveau gouverneur de la Banque de France à nos parlementaires. Une titrisation dont le banquier émetteur gardera une part de risque (5%, excusez du peu). Une titrisation simple et transparente, mais comme auparavant scindée en tranches de niveau de risque différent, niveau que les insubmersibles agences de notation assortiront de notes différentes, mesurant, avec une précision mathématiquement rassurante, la probabilité de défaut, exactement comme pour les titrisations de subprime, et comme pour les subprime, donnant lieu à des titrisations synthétiques, c’est à dire de bouts de papiers servant à spéculer sur des paquets de créances déjà titrisées, amplifiant ainsi et multipliant un même risque…

 Le problème, selon le commissaire, c’est qu’en Europe, du fait de trop de réglementations et de différences nationales, les banques ont une part trop grande des financements, alors qu’aux États-Unis, ce sont le marchés financiers qui dominent, on a vu avec quelle efficacité. Il faut donc qu’en Europe aussi les marchés financiers dominent ; et s’il faut pour cela déréglementer, hé bien, déréglementons.

 Le commissaire Hill, ex-lobbyist pour la City, savait de quoi il parlait : dans son pays, ce sont les marchés financiers qui ont dicté leur loi, invitant les grandes banques à participer au jeu.  Si bien que le gouvernement libéral de Sa Majesté, qui a anobli Lord Hill, s’est vu obligé de nationaliser Northern Rock, Lloyds et Royal Bank of Scotland, dont il peine encore aujourd’hui à se défaire…

 Bien entendu, toutes ces mesures ont pour unique objet de financer les investissements d’avenir, l’innovation, le développement des PME : comme chacun sait, les PME sont la préoccupation prioritaire des marchés financiers. Il faut simplement les déréglementer un peu plus pour qu’ils financent encore davantage les PME.

 La Commission européenne soutient ce projet-phare, et le Parlement européen a du mal à l’amender.

 Pourtant, il ne faut pas réfléchir beaucoup ni chercher bien loin dans le passé pour voir tous les dangers de ce projet ouvertement réactionnaire (« qui cherche à revenir à l’état de choses antérieur »).

La simple consultation des statistiques financières montre que, de très loin, la principale activité des marchés financiers consiste à acheter et vendre des produits financiers, en clair, à spéculer à la hausse ou à la baisse. Il arrive, marginalement, les bonnes années, que ces marchés financent, en net, l’économie réelle ; et les mauvaises années, ils en retirent de l’argent par les dividendes et les rachats d’actions.

 Le financement de l’économie est un métier à long terme, obligeant à étudier les risques et les mérites de chaque projet. Il échoit à des institutions spécialisées, qu’on appelle des établissements de crédit, publics ou privés, censés garder ces financements dans leur bilan au lieu de s’en débarrasser, comme s’il leur brûlait les doigts, en les vendant ou en les titrisant. Et, dans d’autres segments d’intervention, à des sociétés de capital-risque, et à des fonds de long terme, s’ils se dotent de capacités d’analyse suffisantes, ce qui n’est généralement pas le cas des assureurs.

 Le premier acte de l’Union des marchés de Capitaux a été de relâcher les règles imposées aux assureurs pour leur permettre de financer des investissements d’infrastructure à long terme, une activité sans risque, comme on l’a vu avec le canal de Panama ou le tunnel sous la Manche ? Un métier auquel ils ne connaissent rien…

 Si les plus gros assureurs peuvent et veulent se doter d’une structure professionnelle durable, professionnelle, avec des ingénieurs compétents pour chaque secteur, des juristes qui savent tout prévoir, des financiers prudents et aguerris, formant des équipes soudées et sachant travailler ensemble, des structures coûteuses, donc, qu’ils le fassent.

 Pour l’instant, de telles équipes n’existent guère que dans des grandes sociétés de travaux publics qui signent avec les collectivités publiques des Partenariats Publics Privés sur des décennies, si bien ficelés que tous les profits seront pour eux et toutes les pertes pour le public, ce qui n’est pas idéal non plus.

Quant aux moyens mis en oeuvre en France, demandant à des assureurs d’investir dans des « fonds de prêt à l’économie » appelés NOVA pour le financement de ETI cotées avec seulement 240 M€ jusqu’à 2020, NOVI pour la croissance et l’innovation des ETI avec 580 M€, NOVO pour le financement par obligations avec 1,4 milliard, ils ont financé quelques grosses PME mais ont aussi montré des limitations et perversions regrettables.

 Pa exemple, les fonds Novi 1 et 2 sont d’une durée de 21 ans, dotés de580 M€ renouvelables pendant trois ans, ilsdistribueront un revenu annuel, capitaliseront un rendement et organiseront la liquidité de leurs titres. Enfin, leur durée d’investissement est de 4 à 8 ans.

 21 ans, 8 ans, 4 ans, 3 ans, rendement annuel, liquidité : on peut s’en débarrasser à tout moment. Du financement à moyen terme par des financiers à court terme. Lancés en 2015, ils font déjà mi-2016 l’objet d’un bilan et d’un satisfecit : « ils sont bénéfiques aux investisseurs, avec un taux de rendement moyen pondéré de 4,06% » ; au bout d’un an seulement ! On comprend que ces fonds aient refusé la grande majorité des projets présentés : « Les critères d’éligibilité aux fonds Novo sont très sélectifs sur la solidité des entreprises. Globalement, il y a dix fois plus de dossier de demande, que de sociétés financées ». Et pour NOVO 2, seuls 10 dossiers ont été retenus sur 150 demandes.

 Et on les a autorisés à titriser leurs prêts, créant ainsi un aléa moral : pourquoi surveiller l’évolution d’une créance dont elles se sont débarrassées ? Pire encore, Novo 1 est directement géré par France Titrisation ! plus généralement, selon l’article R332-14-2 du code des assurances : « Les organismes de titrisation mentionnés au 2° quater de l'article R. 332-2 et les fonds professionnels spécialisés mentionnés au 7° quinquies de l'article R. 332-2 sont des fonds de prêts à l'économie[1] »

 Un fois de plus, la finance, au lieu de se mettre au service de l’économie, a mis l’économie à son service. Financer les PME n’est plus qu’un objectif secondaire, un alibi. Le but principal est de créer des titres financiers dérivés pour permettre aux financiers de gagner de l’argent avec. Le texte ne dit pas que les fonds de prêts peuvent titriser, mais que les fonds de titrisation pevent prêter: on marche sur la tête...


[1] La seule limitation financière est que le risque de crédit associé à la détention des obligations émises par ces fonds ne doit pas être subdivisée en tranches. On s’étonne presque de cette limitation, sans doute une survivance d’une prudence désuète, à laquelle la Commission européenne viendra mettre bon ordre.

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