Donnons l’argent aux gens

Que nos banques centrales cessent d’enrichir les banques privées en vain et donnent la monnaie créée aux particuliers et aux États qui les représentent.

 Il y a deux sortes de monnaies, publique et privée :

-       celle que vous avez et qui est à vous ;

-       et celle que vous devez à un établissement de crédit.

 Celle qu’on a est publique et libre : on peut en faire ce que l’on veut.

 Celle qu’on doit est privée, restreinte à l’objet du prêt, et il faudra la rembourser, capital et intérêts, aux échéances prévues. C’est une monnaie due. Très majoritaire, la monnaie due est une monnaie privée, créée par les établissements de crédit privés : elle ne cesse d’augmenter.

 La monnaie publique est créée par les banques centrales, et très majoritairement prêtée ou vendue aux banques privées pour qu’elles prêtent davantage, augmentant ainsi l’endettement des particuliers et des États. Lesquels sont déjà trop endettés, et essaient plutôt de diminuer leurs dettes. Donc, cette politique échoue. Il n’y a guère que les économistes des banques centrales qui contestent cet échec, et encore, pas tous (la banque centrale allemande relève l’efficacité déclinante de cette politique[1]).

 Un peu de dettes, c’est bien. Cela aide à investir, produire, consommer, relancer une activité stagnante. Trop de dettes au contraire, cela pèse, cela freine, cela bloque.

 Il faut rétablir l’équilibre, faire que les agents économiques aient moins de dettes et plus d’argent libre.

 Les seuls acteurs capables de créer de l’argent et de le donner sont les banques centrales. La banque centrale doit[2]donner[3] de l’argent aux résidents et aux États[4].[5]

 La monnaie due au privé est une charge[6], puisqu’il faudra la rembourser. Nous nous sommes résignés à ce mal prétendument nécessaire parce que la  production, en valeur, croissait à un taux plus rapide que le taux d’intérêt des emprunts, de sorte qu’on pouvait les rembourser sans s’appauvrir.

 Mais quand le taux de croissance en valeur de l’économie devient inférieur au taux d’intérêt, comme c’est le cas actuellement dans la zone euro, la monnaie créée devient un prélèvement des banques sur l’économie, qui l’appauvrit au lieu de l’enrichir. Les banques privées deviennent parasitaires[7], prédactrices.

 Cette exigence de remboursement devenue irréalisable rompt le lien social monétaire : soit par non-remboursement qui ruine les prêteurs (Italie), soit par chute dans la misère des emprunteurs défaillants (Espagne, Grèce …).

 L’actuelle politique de création monétaire est donc mauvaise pour deux raisons : d’une part, parce qu’elle veut augmenter les dettes, déjà excessives en capital, d’autre part, parce qu’elle est parasitaire en intérêts[8].

***

Les banques centrales comptabiliseront l’argent donné en pertes. Leurs fonds propres deviendront négatifs. Elles ne seront pas en faillite pour autant[9]. Le bilan d’une banque centrale n’est qu’une fiction comptable : ses seules « dettes »[10] réellement exigibles sont celles en devises. La monnaie centrale publique est la seule monnaie libre de dettes. C’est parce que c’est une dette publique de la nation envers elle-même, pas une dette privée envers des organismes privés.

 Les banques centrales, établissements publics[11], créent de la monnaie publique[12]pour les banques privées : elles ne fonctionnent pas comme le service public qu’elles devraient être, mais comme fournisseur d’argent aux banques privées, leur matière première, gratuite actuellement, et même subventionnée par les taux négatifs. Elle veille à maintenir la profitabilité des banques privées qu’elle est par ailleurs chargée de superviser. C’est du reste l’objectif officiel et premier de son instance de supervision[13]. Bref, les banques centrales publiques créent de l’argent public pour augmenter les profits de banques privées[14].

 La seule action efficace des banques centrales[15]de la zone euro serait désormais de créer de la monnaie centrale publique, libre de dette et donnée aux ménages et aux États.

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Les deux arguments là-contre sont connus : la dévaluation de la monnaie ainsi créée, et l’inflation qu’elle entraîne.

 Une dévaluation de notre monnaie sera utile dans la situation actuelle de guerre des monnaies, guerre engagée par les créations monétaires massives des banques centrales britannique, étasunienne, japonaise et plus encore chinoise[16]. Sans parler de l’effondrement des livres turques, égyptiennes, britanniques, et autres monnaies…

Quant à l’inflation, actuellement insuffisante[17], il sera toujours temps de la combattre en diminuant la création de monnaie libre, si elle devient excessive et dangereuse. Nous en sommes très loin…

 


[1] https://www.bundesbank.de/Redaktion/DE/Interviews/2016_11_25_weidmann_handelsblatt.html?startpageId=Startseite-DE&startpageAreaId=Teaserbereich&startpageLinkName=2016_11_25_weidmann_handelsblatt+384622

[2] Dans ma chronique de Noël dernier sur le même sujet, j’avais facétieusement invoqué le Père Noël, donnant l’impression d’une puérile demande de cadeau. C’est bien d’un cadeau qu’il s’agit, mais pas d’un caprice enfantin. Il s’agit d’une exigence nécessaire pour rééquilibrer et relancer l’économie.

[3] Les moralistes allemands trouvent immoral qu’on reçoive de l’argent sans travailler ; mais trouvent moral que les nantis fassent travailler leur argent à leur place, comme si l’argent travaillait. L’argent n’est pas le but de l’économie, c’est seulement un moyen.

[4] Et non aux entreprises, car leurs propriétaires seraient subventionnés deux fois.

[5] Les 80 milliards d’euros créés chaque mois  par la BCE donnés aux 340 millions d’habitants de la zone euro feraient environ 2800 euros par an et par personne, qui pourraient être partagés par moitié entre États et citoyens. Cela couvrirait le déficit public français et soulagerait les pauvres. En outre une répartition par tête serait plus équitable que l’actuelle répartition au prorata des PIB, qui avantage les pays riches au détriment des pays pauvres, sans même parler de la Grèce, exclue du programme. Ainsi, l’aide aux Grecs serait encore plus utile qu’aux Français.

[6] Les néo-libéraux n’ont pas de mots assez durs contre les prétendues « charges » sociales, qui sont d’utiles cotisations, mais ne critiquent jamais les charges financières, parasitaires.

[7] Et elles ne recyclent pas cet argent dans l’économie réelle, mais dans la spéculation, tentant de faire de l’argent avec de l’argent.

[8] Et dangereuse, parce qu’une partie de la monnaie créée finance de la spéculation, et donc des bulles qui ensuite éclatent.

[9] Déjà les banques centrales d’Israël et du Chili sont en fonds propres négatifs, et ne s’en portent pas plus mal : personne n’y trouve à redire.

[10] C’est le problème de l’équilibre de la balance des paiements du pays. Le surcroît d’importations dû au surcroît de pouvoir d’achat sera-t-il compensé par le surcroît d’exportations dû aux gains de compétitivité consécutifs à la dévaluation de notre devise ? C’est à surveiller. Un déséquilibre trop fort pourrait entraîner une dévaluation excessive de la monnaie, qui nécessiterait d’arrêter d’en créer ; en attendant que nos citoyens se donnent les moyens de fabriquer eux-mêmes les biens et services dont ils ont besoin, au lieu de les importer.

[11] La banque de France appartient à l’État. C’est par une perversion idéologique masochiste et stupide qu’il s’est interdit tout pouvoir sur cette institution. C’est notre banque. Exigeons qu’elle crée et nous donne la monnaie publique dont nous avons besoin. Ayant renoncé à notre monnaie locale, le franc, nous en sommes réduits à créer des monnaies locales vraiment locales, pauvre palliatifs. Tout marché local peut créer sa monnaie, que ce soient les coquillages des Polynésiens, les jetons des casinos ou les colliers-bars du Club Méditerranée ; mais ces monnaies sont vraiment trop locales. Reste à savoir si notre base productive s’est tellement amenuisée que même le franc serait une monnaie trop locale.

[12] Certains banques centrales sont déjà en partie privatisées, voire cotées en bourse : suite logique. L’étape suivante est de privatiser l’État lui-même, ce que M. Trump est peut-être en train de réaliser.

[13] Officiellement, le premier point que regarde le superviseur unique quand il supervise une banque, c’est : « Viabilité et durabilité de l’activité économique ». Autrement dit, sa profitabilité.

[14] C’est peut-être même plus grave que cela. Dans sa revue de stabilité financière, la BCE calcule le coût du capital pour les banques en utilisant le Capital Asset Pricing Model, conçu pour maximiser les profits des investisseurs ; calculs repris tels quels dans la littérature du superviseur (et du reste sans rapport avec le coût réel du capital). Comme si, au lieu de se placer du point de vue des banques, ce qui est déjà une anomalie, ces institutions cherchaient à maximiser les profits des actionnaires des banques.

[15] Si, aux termes de l’article 123 de traité sur le fonctionnement de l’union européenne, « Il est interdit à la Banque centrale européenne et aux banques centrales des États membres, ci-après dénommées «banques centrales nationales», d'accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux institutions, organes ou organismes de l'Union, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publics des États membres », il n’est pas interdit de leur donner de l’argent. Nul besoin, donc, de modifier le traité. Rien non plus ne l’interdit dans les statuts de la banque de France.

[16] http://www.nytimes.com/2014/01/16/business/international/china-dwarfs-us-in-monetary-stimulus.html

[17] Pour la théorie monétaire néo-classique, l’inflation était le mal absolu, et les banques centrales devaient tout faire pour la réduire à zéro. Aucun de ces théoriciens n’avait prévu que les banques centrales en viendraient à combattre une inflation insuffisante. C’est pourtant le moyen le plus simple pour faire croître la production en valeur, même s’il est artificiel, peu discriminant et pas suffisant à lui seul. Et, tous comptes faits, peu efficace, sauf pour les prix des actifs spéculatifs.

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