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Billet de blog 22 nov. 2021

Annulation de la dette contre stagnation séculaire

Les gains de productivité physique entraînent des baisses de prix dans certains secteurs. Ce qui est en soi une bonne chose, mais qui se heurte à 3 conséquences dommageables : sociales, environnementales, financières ; ces dernières verrouillent les deux premières externalités négatives. Pour les déverrouiller, il faut d’abord annuler les dettes insupportables.

Michel Crinetz
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Les économistes sont piégés dans le système, même quand ils le combattent.

 Soit ils le critiquent qualitativement, et ne font pas de l’économie, mais de la philosophie ou de la politique, ce qui est respectable, mais subjectif, et donc contestable par des gens d’avis différent.

 Soit ils le contestent quantitativement, et n’ont alors, et c’est là un piège, qu’une seule source de chiffres : ceux issus des comptabilités publiques et privées. Ces montants sont incontestables, non parce qu’ils sont justes par nature, mais parce qu’ils n’y a pas d’autre source, pas d’autre comptabilité.

 Ces comptabilités travaillent sur des prix. Quoi de plus incontestable qu’un prix ?

 Pourtant, ces prix mélangent des influences publiques, comme le montant des impôts, et des influences privées, comme ceux déterminés par un marché. Ces influences sont entremêlées. Le prix du bien que vous achetez chez le marchand comprend la TVA, qui est un impôt. L’impôt sur le revenu que vous payez dépend de vos revenus, qui peuvent être privés.

 Pour comprendre le piège intellectuel, prenons un exemple faussement univoque : la productivité.

 Il y a deux catégories de productivités, les physiques et les monétaires.

 Les physiques, incontestables : tant de quintaux à l’hectare, tant d’autos produites par jour. Incontestables, mais incomparables entre des productions différentes, et non additionnables. On ne peut ajouter des quintaux et des autos. Donc inutilisables en macro-économie, la seule qui envisage le système dans son ensemble, ou, du moins, qui essaie.

 Pour ce faire, elle doit rendre les biens et services fongibles et additionnables, et donc mesurés par les prix, la seule manière pratiquée et praticable.

 Dès lors, le concept de productivité perd sa réalité physique, et devient un piège intellectuel.

 Prenons un bien dont la productivité physique double, mais dont le prix unitaire est divisé par quatre : la productivité monétaire est divisée par deux.

 Impossible ?

Cela arrive constamment.

Par exemple, c’est le cas, depuis 60 ans, des circuits intégrés, les « puces ».

Bon, d’accord pour les produits électroniques, mais pas pour les services, quand même, comme l’avait remarqué Fourastié ?

Si, pour les services aussi, comme le montre l’économie des plates-formes.

Vous commandez un livre, on vous l’apporte le lendemain, livraison gratuite. Gain de productivité de la plate-forme, qui automatise tout, gain de productivité du rangeur et du livreur, que la plate-forme transforme en robots, gain de productivité de l’acheteur, qui n’a plus à se déplacer.

 Et après, direz-vous ?

Mais ça change tout !

 La croissance est mesurée par celle de la valeur annuelle de la production, jargonnée en PIB ou PNB par les économistes[1], jargonnée en « richesse » par les journalistes, ce qui est un contresens[2].

 Comme de plus en plus de prix baissent, la croissance diminue, voire s’annule ou décroît.

Des économistes ont baptisé ce phénomène « stagnation séculaire », sous-entendant que cela allait durer longtemps[3] : la productivité n’augmentera plus, voire baissera. Ce qui est vrai de la productivité calculée par les prix, mais faux pour la productivité physique, la seule qui nous importe vraiment.

 Et alors, direz-vous ?

En quoi est-ce un problème ?

Si on a plus de biens et services pour moins cher, c’est un progrès, non ?

Si on produit plus en travaillant moins, on pourra travailler moins[4], non ?

Si ! Du moins en principe…

 Malheureusement, des problèmes, il y en a.

Pour schématiser, de trois catégories.

 Des problèmes sociaux.

Ce ne sont pas tous les prix qui baissent. Il y en a qui continuent à monter, ce qui différencie les secteurs. Or les prix des uns sont les revenus des autres.

Si vous travaillez dans un secteur dont les prix baissent, vous serez payés moins ou votre emploi sera supprimé ; et si, pour vivre, vous devez achetez des biens et services dont les prix montent, comment survivrez-vous ?

 Des problèmes écologiques.

Les externalités écologiques négatives ne sont pas comptées dans les prix, ou pas assez.

Donc le système continue à polluer, rendant certains biens et services précaires, voire les détruisant progressivement : l’eau pure, l’air pur, la nourriture saine, un climat supportable…

 Des problèmes financiers enfin rendent le tout insoluble, du moins si on continue à raisonner selon les schémas des économistes classiques.

En effet, pour essayer de combattre les problèmes précédents, on s’endette, public comme privé. Et l’endettement croît, public comme privé. Comptabilisé en monnaie constante, plus les intérêts.

 Mais comment le rembourser si les revenus baissent ?

Pas ceux des créanciers[5], qui le cas échéant s’arrangent pour rouler leur propre dette, sauf les maladroits. Quand ils n’y arrivent plus, l’état vient à leur secours, et s’endette à son tour. Ce qu’on ne manque pas de lui reprocher.

 Conclusion ?
La première urgence est d’annuler les dettes insupportables, solution[6] connue et pratiquée depuis la plus lointaine antiquité[7].

Mais qu’on a tendance à renier ces temps-ci.

En effet, elle risquerait d’appauvrir les créanciers de ces dettes, dont les plus fortunés détiennent aussi les journaux et les télévisions…

 Ils font dire à leurs porte-paroles :

« Si vous reniez vos dettes, on ne vous prêtera plus »

Ah bon ?

Qu’allez vous faire de tout votre argent, alors ?

[1] Les comptables nationaux ont vu le problème et calculé le « PIB en volume ». Pas en additionnant des quintaux et des autos, mais en enlevant du PIB en valeur, d’une année sur l’autre, l’effet de la variation des prix, et ceci pour chaque classe de biens ou services. Bien. Mais au fil du temps, le « panier du consommateur » change de composition, et il faut modifier, tous les 5 ans environ, les coefficients de l’équation linéaire permettant de faire les calculs. Et ils les corrigent, « naturellement », pour que l'évolution en volume du PIB tienne compte de pondérations en valeurs récentes : celles de l'année précédente. Comme disait Wilde, « les économistes connaissent le prix de tout, mais la valeur de rien ». Chassés par la porte, ils reviennent par la fenêtre… Ainsi, ils retombent, sans pouvoir faire autrement, dans le piège ; mais ils ne veulent pas le savoir… l’exemple le plus extrême est celui des circuits intégrés : Les circuits intégrés sont partout mais leur prix unitaire est devenu très faible ; il ne joue plus que de façon infime sur le système de pondérations par les prix, alors qu’ils jouent un rôle essentiel dans l’augmentation des productivités physiques ; ce qui explique le paradoxe de Solow : "On voit des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de productivité"

[2] Est richesse un bien stockable sans perte de valeur, un bien immobilier, un titre financier, quelques bijoux et œuvres d’art. Pas tout le reste de ce qui est produit.

[3] Personne n’en sait rien : l’avenir n’est écrit nulle part. On peut distinguer les pré-visions, qui sont des hallucinations (comme dans « j’ai des visions »), des pré-dictions, qui sont fausses, et charlatanesques quand elles sont publiées…

[4] rappelons ici une évidence souvent oubliée : le travail n’est pas un bien, mais une charge pour en obtenir. Notre but n’est pas de créer des emplois, mais des biens et services en travaillant le moins possible. Maintenant, s’il y en a qui veulent travailler pour le plaisir, il y a beaucoup d’activités gratuites ou bénévoles à leur disposition...

[5] Notamment les personnes physiques ou morales qui ont suffisamment de dettes pour discuter d’égal à égal avec leurs banquiers ; comme l’a dit un financier futé : « quand tu dois 1000€ à la banque, tu as un problème ; quand tu lui dois un milliard d’euros, c’est elle qui a un problème »…

[6] Ce n’est pas LA solution, seulement un déblocage nécessaire pour permettre de réfléchir posément aux solutions aux autres problèmes en étant débarrassé du poids excessif des dettes.

[7] Voir « La longue tradition des annulations de dettes en Mésopotamie et en Egypte du 3e au 1er millénaire av. J-C », 24 août 2012, par Eric Toussaint.

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