L’insoutenable légèreté des économistes de la dette

Ils moralisent et affolent, au lieu de prévoir et de proposer des remèdes.

 

 Les économistes dominants, les banquiers, les économistes de banque et autres commentateurs patentés sautent sur leur chaise comme des cabris en criant « La dette ! La dette ! La dette ! »…

 Le point de départ de leur raisonnement est toujours le même : « La dette doit être remboursée ».

Ce qui est un postulat moral et juridique, mais pas économique. L’histoire économique fourmille de dettes non remboursées, publiques ou privées, qu’ils pourraient utilement étudier, au lieu de penser paresseusement que cela n’arrivera plus, ou ne devrait plus arriver.

 Des économistes sérieux étudieraient plusieurs scénarios : la dette est remboursée un peu, beaucoup, ou pas du tout. Que va-t-il se passer ? Que faire à ce sujet ?

 Actuellement et depuis des années, la valeur monétaire des dettes totales mondiales, publiques et privées, augmente plus vite que la valeur monétaire de la production.

 Mathématiquement, il en résulte que le taux de défaut sur les dettes va augmenter[1].

Des économistes sérieux se demanderaient donc quelles dettes vont faire défaut en premier, et de quel pourcentage. Les économistes de banque sont particulièrement bien placés pour cela, mais leur hiérarchie ne souhaite peut-être pas qu’on affole « les marchés » avec ce genre de détails plus ou moins confidentiels, et qu’il convient de balayer sous le tapis.

 Quelques indices épars nous donnent des indications.

 Évoquons les dettes des particuliers. En France, depuis la crise, le nombre de ménages en procédure de surendettement est passé de 700 000 à un million. Aux États-Unis, le taux de défaut sur les prêts automobiles est remonté à ce qu’il était au moment de la crise ; le taux de défauts sur les prêts étudiants[2] augmente aussi ; si la banque centrale continue à augmenter les taux, les défauts immobiliers vont augmenter à leur tour. Même chose en Europe quand la banque centrale européenne mettra fin à son laxisme monétaire. Après avoir touché un plus bas historique, les taux d’intérêt augmentent dans le sillage des États-Unis, ce qui provoquera des défauts dans les nombreux pays où les particuliers s’endettent à taux variable.

 Évoquons les dettes des entreprises.  La banque centrale européenne a braqué ses projecteurs sur les 360 milliards d’euros de prêts non remboursés, pardon, de prêts « non performants », dans les comptes des banques italiennes[3]. Braquer là le projecteur, c’est ne pas éclairer ailleurs. En fait, des prêts non remboursés, il y en a dans tous les pays européens, même si c’est moins. Et ils augmenteront quand la banque centrale européenne mettra fin à son laxisme monétaire.

 L’Italie et la banque centrale européenne ont fini par se résigner : la directive européenne qui demande au privé de secourir les banques en difficulté ne rencontre guère de succès. L’Italie a donc été autorisée à secourir ses banques avec des finances publiques. N’ayant pas d’argent, elle doit encore augmenter sa dette publique, qui passerait de 135 à 147% de sa production.

 Évoquons donc les dettes des États[4]. Le FMI braque son projecteur sur la dette grecque qui, dit-il, ne sera jamais remboursée. Braquer là le projecteur, c’est ne pas éclairer les faramineuses dettes publiques états-uniennes, japonaises, chinoises, françaises[5], qui ne seront jamais remboursées non plus.

 Pourquoi refuse-t-on d’effacer l’insoutenable dette grecque ?  Parce qu’alors les marchés se demanderont, non sans raison : « À qui le tour ? ». N’est-ce pas plutôt à nos économistes de se poser la question, sans plus attendre ?

 Tiens, nous avons oublié de parler des gigantesques dettes des banques, dont nos économistes de banque ne parlent jamais ; mais alors, vraiment jamais, allez savoir pourquoi[6]... Nos réglementations bancaires débiles[7] autorisent les banques à travailler avec 3% de capitaux propres. Autrement dit avec 97% de dettes. Rien que dans la zone euro, cela fait dans les 28 mille milliards d’euros[8] de dettes, bien plus que toutes les dettes des États membres de la zone, ou que leur production annuelle, à peu près du même ordre.

Allons, allons, chers économistes, dites-nous donc laquelle de vos banques sera la prochaine à faire faillite, au lieu de braquer vos projecteurs uniquement sur les dettes publiques.

 Les lecteurs sérieux doivent être consternés ; la dette est un sujet sérieux, avec lequel il ne faut pas plaisanter.

 Mais ce sont nos économistes dominants qui se moquent de nous. Ils refusent absolument de sortir de leur postulat irréaliste : « La dette doit être remboursée ». L’insoutenabilité de la dette est surpassée par la légèreté encore plus insoutenable des économistes de la dette.

 Leur travail le plus urgent, désormais, est de nous dire qui va faire défaut, dans quel ordre, pour combien, et aux dépens de qui.

 Leur fonction n’est pas de pleurer par avance sur le sort malheureux des créanciers qui vont être plus ou moins ruinés[9] : ces créanciers sont mal avisés, mais là n’est pas la question.

Mais de nous dire quels créanciers ? Ruinés de combien ? Avec quelles conséquences[10] ?

Et surtout, que faudra-t-il faire alors ?

                                                                             ***

 À présent, nos économistes Cassandre nous donnent le grand frisson en braquant leur projecteur sur Mme Le Pen qui veut abandonner l’euro et rétablir le franc, qui sera dévalué, renchérissant d’autant nos dettes : alors les toutes puissantes agences de notation déclareront notre pays en défaut. À quoi Mme Le Pen répond que nos dettes publiques sont émises sous l’empire du droit français. Elle pourrait ajouter que c’est aussi le cas de la plupart des dettes des particuliers et de nos entreprises[11].

 Nul besoin d’être lepeniste[12] ou mélenchonien pour donner, en l’occurrence, raison à Mme Le Pen.

 Les agences de notation n’ont aucun pouvoir de déclarer notre pays en défaut : leur seul pouvoir est de donner une note à la dette de notre pays, qui sera peut-être dégradée. Quant aux créanciers étrangers, ils ont tendance à s’en remettre à l’International Swaps and Derivatives Association, laquelle n’émet que des opinions.

 Ces contentieux sont parfois attraits devant des tribunaux.

Des tribunaux français, qui ne pourront que constater que c’est la loi française qui s’applique. En l’occurrence, aucune « rupture de contrat » de prêt, puisqu’il n’y a ni contrat ni même de prospectus lors de l’émission d’une OAT, qui se décide par un simple arrêté, sous l’empire d’un décret. Non seulement c’est du droit français, mais c’est du droit administratif.

 Ou des tribunaux étrangers, soit de bonne foi, qui arriveront à la même conclusion ;  soit américains, qui autoriseront peut-être des fonds vautours à saisir des biens français aux États-Unis, comme ils l’ont fait pour des obligations argentines. Mais ces dernières avaient la grande faiblesse non seulement d’être libellées en dollars des États-Unis, mais d’avoir été émises sur la place de New York. En  outre, l’Argentine avait officiellement fait un défaut partiel sur sa dette, et déposé les instruments de remboursement partiel dans des banques notamment new-yorkaises, comme Citi… Rappelons que l’Argentine avait finalement décidé de faire défaut, ce qui ne sera a priori pas le cas de la France.

 Reste qu’il y a des dettes françaises en devises qui ne sont pas émises sous droit français.

Mais elles sont en général émises par des entreprises[13] qui ont des recettes en dollars ou autres devises ; et donc les moyens de rembourser leurs dettes en euros.

 Alors que les créanciers français, directs, ou indirects comme les assurés vie, seront remboursés en francs français, qui sera la monnaie de leurs dépenses principales : seuls les biens qu’ils importent leur coûteront plus cher, et tant mieux, car nous importons déjà trop.

 Si la note de notre dette publique est dégradée, nos emprunts à venir nous coûteront plus cher. Mais nous aurons recouvré notre autonomie monétaire, et donc notre banque centrale qui pourra financer les déficits publics gratuitement, comme naguère.

 Reste le problème des arbitrages rendus par des tribunaux privés en faveur des entreprises étrangères contre des États, lesquels ont tendance à se multiplier dans les traités de libre investissement signés par l’Union européenne, par exemple avec la Corée du Sud, déjà adopté, ou avec le Canada, en cours d’adoption.

Une compagnie coréenne, si elle détient des créances en euros sur des entités françaises, pourra exiger un dédommagement si cette créance est dépréciée du fait d’une décision de la France.

Mieux vaut donc demander à notre Parlement de ne plus ratifier à l’avenir ce genre de clauses, en commençant par refuser cette clause avec le Canada.

***

 Pouvons-nous demander à nos économistes de la dette de cesser de nous faire de la morale calviniste ou de la politique du rentier, et de faire de l’économie  à visée plus générale, après être retournés, en tant que de besoin, en classe d’économie première année, à condition d’y étudier aussi un minimum de droit ?

 Il ne s’agit pas de réclamer une science économique pure, qui serait a-morale et a-politique ; visant à gérer nos affaires économiques, la science économique ne peut être qu’une science morale et politique. Ni d’interdire aux économistes des banques de préconiser des mesures à l’avantage de leurs commanditaires. Mais au moins, que les choses soient dites clairement.

Et que des économistes au service du bien public, trop peu nombreux, rétablissent l’équilibre de la balance, et qu’on les entende davantage dans l’espace public.

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[1] Le crédit finance en partie la production (crédits aux États et aux entreprises), en partie la spéculation sur la production (crédits aux spéculateurs, aux fonds spéculatifs, au banques qui spéculent) ou sur des symboles immatériels (sur les monnaies, les taux d’intérêt), en partie l’achat de la production (crédits à la consommation et au logement). Selon les pays, le total de ces crédits atteint deux ou trois fois la production annuelle, ceci sans compter les dettes des banques, prétendument pour éviter de les compter deux fois ; pourtant, quand les banques se prêtent de l’argent pour spéculer, il y a bien augmentation de la masse monétaire qui reste dans la sphère financière.

[2] M. Obama a fini de rembourser le sien en 2015, grâce à son traitement de président. Ouf !

[3] Soit 12% de la production italienne annuelle. Une part significative de ces mauvais prêts vient d’un nombre relativement réduit de grandes entreprises qui ne remboursent pas, et on n’ose pas les mettre en faillite, ce qui serait contagieux. Selon Il Post du 9 juillet 2016 : « Una fetta significativa del totale dei crediti deteriorati è detenuta da un numero relativamente ridotto di debitori. »

[4] Qui ne compte que pour un tiers des 152 trillions de dollars des dettes mondiales totales.

[5] M. Pébereau a mis à jour son rapport sur la dette française, encore plus insoutenable que dans son rapport précédent. Mais pas plus insoutenable que les dettes états-uniennes, japonaises, chinoises…

[6] Certains expliquent que la dette des banques n’est que le reflet des dettes des autres agents économiques, qui seraient alors comptées deux fois. C’est oublier qu’une banque peut faire défaut par elle-même, et entraîner d’autres banques à sa suite. C’est oublier aussi que les banques se prêtent beaucoup entre elles.

[7] Mot français signifiant « très faible ».

[8] Davantage en fait ; ce calcul consolidé de la banque centrale européenne compte pour zéro les dettes interbancaires, alors que certaines de ces dettes pourraient faire défaut.

[9] Rassurons M. Attali et son titre accrocheur : « Tous ruinés dans dix ans ? » ; non, pas tous ruinés ; soit les débiteurs sont ruinés, soit les créanciers, mais pas tous à la fois…

[10] C’est exactement la question posée par le député européen conservateur portugais Nuno Melo à la banque centrale européenne le 21 février à propos de l’avenir des divers produits financiers vendus par le gouvernement portugais à des clients privés…

[11] Selon les estimations de JP Morgan, c'est le cas de 60 % des obligations émises par des sociétés françaises. « Ces dettes seront donc automatiquement converties en francs, sans que cela ne constitue un motif de remboursement anticipé au profit des investisseurs », explique un avocat spécialisé cité par Les Échos du 22 février. Si cela est vrai pour les obligations émises par les entreprises, cela l’est a fortiori pour les obligations publiques.

[12] Mais la sortie de la zone euro provoquerait des évolutions notables du marché des changes, à commencer peut-être par la fin de la zone euro, et le retour à une situation où la spéculation se porterait sur les monnaies au lieu de se porter sur les dettes publiques de chaque pays : plus besoin du recours constant à l’austérité budgétaire et à la déflation des salaires.

[13] Une exception notable : une partie de notre dette sociale est émise en devises, y compris chinoise, une décision contestable.

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