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Billet de blog 25 août 2019

Effondrement de l’humanité et hausse du PIB

Certains prévoient un effondrement de notre espèce causé par la pollution, le changement climatique et la raréfaction des ressources. D’autres, comme le récent prix Nobel d’économie Nordhaus[1], prévoient une hausse du PIB, et même une hausse « optimale » des températures de 3,5°C. Contradiction ? Pas forcément…

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Le Produit Intérieur Brut, c’est une mesure de la production intérieure aux prix du marché.

 Le but des politiques économiques est de l’augmenter, c’est ce qu’on appelle la croissance.

 La croissance de quoi ? De la production.
La production de quoi ? De biens et services utiles, inutiles, nuisibles, civils ou militaires, augmentant ou non les inégalités, polluants ou non, épuisant ou non les ressources naturelles ? Ce n’est pas précisé.

Certains dirigeants ajoutent qu’il faut développer l’emploi, réduire les inégalités, économiser les ressources rares, épargner l’environnement, mais, quand ils annoncent le dernier taux de croissance, ils ne précisent pas la croissance de quoi, se vantant seulement quand le chômage a diminué (grâce à eux).

 Soit une population de 7 milliards d’habitants, dont 3 milliards « produisent de la valeur » et sont rémunérés en conséquence, et 4 milliards produisent juste assez pour vivre.

 Imaginons que les prix de certaines ressources vitales : eau potable, nourriture, énergie, médicaments augmentent beaucoup : le PIB augmente. Leurs producteurs, leurs vendeurs, leurs financeurs prospèrent. 4 milliards d’habitants risquent de mourir : de faim, de soif, de chaleur, de maladie, de noyade, de guerre, peu importe, de toute façon, ils ne produisaient pas grand-chose, et donc ça n’affecte guère le PIB[2]...

 La population diminue, mais le PIB augmente : n’est-ce pas l’essentiel ?

 La quasi-totalité des pays du monde, des organisations internationales, des économistes raisonnent ainsi. Ils cherchent à modéliser la croissance, les facteurs de la croissance, les politiques de croissance, mais la croissance de quoi, ils ne cherchent guère à le savoir. Pas plus que de savoir à qui cette croissance bénéficie, ni pour qui elle est nuisible.

 L’écologie reste prisonnière de cette pensée quantitative dominante.

 Le roi du Bouthan a inventé en 1972 le « bonheur national brut ». La Commission du Bonheur national brut sélectionne les orientations politiques et peut refuser les projets du gouvernement s’ils vont à l’encontre du BNB. Le Bhoutan est le seul pays avec un bilan carbone positif : il n’a pas fait d’émules. 

Le président Sarkozy a demandé en 2009 à trois économistes de définir des critères alternatifs au PIB : à la suite de quoi de nouveaux indicateurs ont été calculés par l’Insee, par exemple les inégalités de revenus, et l’empreinte carbone de la France suivie par le Commissariat général au développement durable. Ces critères n’ont donc pas été traités comme une alternative au PIB, seulement comme des informations complémentaires.

 La députée écologiste Éva Sas a proposé en 2014 une loi édictant de nouveaux indicateurs en contrepoids du PIB, mais le gouvernement l’a obligée à retirer sa proposition pour la remplacer par un projet assez différent, qu’on a donc tort d’appeler la « loi Sas ». Elle se borne à demander la remise par le gouvernement au Parlement, le premier mardi d'octobre de chaque année, d'un « rapport présentant l'évolution, à moyen terme, d'indicateurs de qualité de vie et de développement durable, ainsi qu'une évolution qualitative ou quantitative de l'impact des principales réformes engagées l'année précédente et envisagées pour l'année suivante, au regard de ces indicateurs et de l'évolution du produit intérieur brut », et prévoit la possibilité que ce rapport fasse l'objet d'un débat au Parlement.

Le troisième rapport, sur 2017, n’a été transmis que le 15 février 2018, et n’a pas fait l’objet d’un débat : comme les précédents, c’est de la propagande gouvernementale. Le rapport sur 2018 a été réclamé en vain par un sénateur le 25 octobre 2018 : pas de réponse. Et pas de rapport non plus, avec bientôt un an de retard.

Cela n’intéresse ni le Parlement[3], ni le gouvernement ? Octobre, c’est la session budgétaire. Le Parlement pourrait dire : « j’examinerai votre projet de budget quand vous m’aurez présenté votre rapport détaillant son influence sur la qualité de la vie et le développement durable ».

Mais le Parlement ne fait pas appliquer la loi, et regarde ailleurs…

[1]Pour une discussion des travaux de Nordhaus, voir Climat : William Nordhaus est-il bien sérieux ?, Antonin Pottier, Alternatives économiques, 9/10/2018.

[2]Ou ça ne l’affecte pas du tout, s’ils vivent de leurs récoltes : l’autoconsommation n’est pas comptée dans le PIB.

[3]C’est principalement le sénateur Montaugué qui s’y est intéressé. Se reporter à l’audition éclairante qu’il a réalisée à ce sujet de Mesdames les professeures des universités Dominique Méda et Florence Jany-Catrice :

Audition de Mmes Dominique Meda et Florence ... - Franck Montaugé

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