Samedi-sciences (80): Pollution sur l'Himalaya

La chaîne de l’Himalaya a longtemps été considérée comme un rempart contre la pollution de l’air provenant du sous-continent indien. Mais les observations d’une équipe de scientifiques italiens et népalais démontrent que la barrière n’est pas étanche : des poussières et de la suie provenant de la vallée du Khumbu, au Népal, sont propulsées en haute altitude et se retrouve sur les pics himalayens. Ces polluants risquent d’accélérer la fonte des glaciers, de polluer des fleuves et d’affecter le rythme des moussons.

L'observatoire climatique népalais "Pyramid", à 5000 m d'altitude © DR L'observatoire climatique népalais "Pyramid", à 5000 m d'altitude © DR

La découverte de cette pollution en très haute montagne a été une surprise totale, selon Angela Marinoni, de l’Institut des sciences atmosphériques et du climat, à Bologne. Elle fait partie d’un groupe de scientifiques qui, avec l’Académie des sciences du Népal et une association italienne, le Comité Ev-K2-CNR, ont installé un ensemble de stations d’observations dans l’Himalaya.

La principale de ces stations est un observatoire climatique installé dans une pyramide de verre, à plus de 5000 mètres d’altitude au-dessus de la vallée du Khumbu. Cette station, le Nepal Climate Observatory - Pyramid, a permis d’effectuer une abondante moisson de mesures de la pollution.

Au départ, Angela Marinoni et ses collègues imaginaient que ce site était parfaitement préservé. Leur idée était de collecter des données climatologiques représentant un état de l'environnement non pollué, qui aurait servi de base de référence pour étalonner le niveau de pollution régionale.

Mais les chercheurs ont découvert que le versant sud de l’Himalaya est particulièrement vulnérable aux brumes chargées en polluants qui s’accumulent au niveau des contreforts de la chaîne montagneuse. « La vallée du Khumbu est comme une grande cheminée, explique Angela Marinoni dans la revue Science. Les brises de la vallée peuvent effectivement canaliser les polluants vers les altitudes élevées. »

En moyenne les instruments enregistrent, plus d’un mois par an, des niveaux de pollution en suie quatre fois supérieur à la moyenne, et trois fois supérieur pour l’ozone. Les plus mauvais moments sont les périodes de sécheresse entre janvier et mai, avant le début de la mousson et de ses pluies qui nettoient l’atmosphère. A cette époque, un jour sur cinq, un épais nuage sombre stationne au-dessus de la vallée du Khumbu, dans lequel la concentration en suie peut dépasser 5 microgrammes par mètre cube, soit un niveau proche de celle d’une ville indienne moyenne.

Quelles sont les conséquences précises d’une telle pollution ? Les scientifiques n’ont pas encore de réponse tranchée. Mais ils s’inquiètent du fait qu’aux plus hautes altitudes, du fait que l’air est naturellement très pur et moins dense, les gaz à effets de serre et les particules peuvent avoir un effet plus fort sur le climat. Ils peuvent agir en diminuant la quantité de rayonnement solaire qui atteint la surface, et en perturbant la formation des nuages, ce qui pourrait retarder la mousson.

D’autre part, cette pollution atmosphérique peut aussi accélérer la fonte des glaciers. Lorsque la suie se dépose sur les glaciers, ceux-ci réfléchissent moins la lumière, de sorte qu’ils fondent plus vite. De plus, dans la « zone d’accumulation » des glaciers, la neige fond en partie avant de geler à nouveau, et au cours de ce processus de fonte partielle, de l’eau percole à travers la neige en déposant de la suie. Si bien que la quantité de suie augmente : selon une estimation faite par des glaciologues chinois de l’Institut de recherche du plateau tibétain (Pékin), la masse totale de suie et de poussières de carbone dans les glaciers du sud-est du Tibet aurait augmenté de 30% entre 1990 et 2003.

Il faut cependant souligner que les observatoires sont peu nombreux dans l’Himalaya et qu’il est encore difficile d’évaluer précisément la menace climatique à l’échelle régionale. Pour les scientifiques, il y a urgence à installer de nouvelles stations d’observation.

On peut aussi agir directement sur la pollution : maîtriser les émissions de suie est payant, même à court terme ; ce polluant ne séjourne pas longtemps dans l’atmosphère, de sorte qu’en diminuant les quantités émises on obtient un effet rapide. Mais pour y parvenir, il faudrait réduire l’utilisation du bois comme combustible, et en particulier l’usage des fours à bois, très employés dans ces régions. Or, il n’est pas évident de remplacer le bois par un autre combustible en haute altitude.

Plus généralement, on estime que la moitié de la suie émise chaque année dans l’atmosphère est produite en Asie du sud par la combustion du bois et des déchets agricoles. Angela Marinoni et ses collègues ne sont pas près de ranger leurs instruments.

Samedi-sciences passe un tour la semaine prochaine; prochain rendez-vous samedi 16 mars.

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