Samedi-sciences (45) : des inégalités au néolithique

Homme du Néolithique enterré avec une herminette © Universities of Bristol / BDA – Neugebauer Homme du Néolithique enterré avec une herminette © Universities of Bristol / BDA – Neugebauer

Pendant plus des neuf dixièmes de son histoire, l’humanité a connu le mode de vie relativement égalitaire de petits groupes de chasseurs-cueilleurs nomades répartis sur de vastes territoires. Cette existence ne se prêtait guère à l’accumulation de richesses et à la mise en place d’une hiérarchie sociale. Aussi considère-t-on que c’est seulement au Néolithique, après le passage à l’agriculture sédentaire, que de fortes inégalités ont commencé à apparaître dans les sociétés humaines.

Mais si l’hypothèse est logique, on ne dispose guère de documents historiques pour la confirmer. Une équipe de chercheurs européens vient d’apporter une démonstration convaincante de l’existence d’inégalités au Néolithique en mesurant les isotopes du strontium dans l’émail dentaire de 300 squelettes humains ensevelis dans plusieurs nécropoles. Cette recherche est publiée dans PNAS, la revue de l’Académie des sciences des Etats-Unis. Elle fournit la première preuve objective du fait que les sociétés agricoles sédentaires ont commencé à se hiérarchiser il y a au moins 7000 ans.

L’équipe scientifique, animée par Alexander Bentley, archéologue à l’université de Bristol (Royaume-Uni) s’est intéressée à une culture agricole du Néolithique apparue il y a environ 5500 ans avant notre ère en Europe centrale (dans l’actuelle Hongrie) : la culture dite « rubanée », ou encore « à céramique linéaire ».

Cette culture se distingue par la production de céramiques décorées par des rubans, d’où sa dénomination. Elle est aussi appleée culture « LBK », de « Linearbandkeramik », terme allemand pour « céramique à bandes linéaires »).

La culture rubanée s’est diffusée en cinq siècles, de 5500 à 5000 avant npotre ère, de la plaine hongroise au bassin parisien et à l’Ukraine. Elle a laissé des cimetières sur les actuels territoires de la République tchèque, de l’Allemagne, de la Slovaquie, de l’Autriche, ainsi que sur les deux sites alsaciens d’Ensisheim et de Souffelweyersheim.

Herminette en pierre © Universities of Bristol / Dr Britta Ramminger Herminette en pierre © Universities of Bristol / Dr Britta Ramminger

Bentley et ses collègues britanniques, allemands, autrichiens et français ont recueilli des échantillons d’émail dentaire de 310 squelettes ensevelis dans sept cimetières, 153 femmes et 147 hommes. Ils ont déterminé pour chaque individu le rapport entre les isotopes 86 et 87 du strontium (ce dernier est un métal alcalino-terreux, qui possède quatre isotopes stables et un radioactif, le strontium 90).

Le strontium se fixe dans l’émail des dents pendant la croissance, de sorte que la proportion entre ses deux isotopes fournit une signature géologique du lieu où l’individu examiné a grandi. D’autre part, on sait qu’en Europe centrale, les agriculteurs du Néolithique s’installaient de référence dans des vallées sédimentaires dont le terrain, couvert de loess, était plus fertile. Or, le rapport strontium 87/strontium 86 relevé dans les vallées couvertes de loess est inférieur au même rapport mesuré sur les terrains sans loess, moins fertiles. On peut donc inférer de la mesure dans l’émail dentaire une indication sur le lieu où l’individu a vécu, et en particulier a passé son enfance.

Bentley et ses collègues ont analysé les mesures effectuées sur leurs 310 échantillons, et constaté un certain nombre de différences :

• les mesures sont, de manière significative, plus variables chez les femmes que chez les hommes; de plus, les valeurs moyennes de ces mesures sont proches de ce que l’on relève dans les terrains couverts de loess ; par conséquent, les chercheurs interprètent le fait que les femmes s’écartent plus souvent de la moyenne comme un indice que « les femmes étaient plus susceptibles que les hommes d’être originaires ou d’avoir tiré leur subsistance de zones extérieures aux terrains de loess » ; autrement dit, les hommes avaient plus souvent accès aux meilleures terres ;

• certains hommes ont été enterrés avec une herminette, outil de pierre similaire à une hache dont le fil de la lame est perpendiculaire au manche; or, la mesure du strontium est moins variable parmi les hommes enterrés avec une herminette, ce qui peut refléter qu’ils avaient un statut social supérieur.

Selon les chercheurs, « les hommes enterrés avec des herminettes affichent des mesures de la signature isotopique du strontium moins dispersées que les autres ; cela semble indiquer qu’ils tiraient leur subsistance d’un sol ayant une signature remarquablement constante. »

L’explication la plus plausible est que les individus  en question vivaient sur des terres riches en loess et cultivées pendant des générations. Les chercheurs supposent aussi que ces terres fertiles se transmettaient par héritage patrilinéaire. Ce qui s’accorde avec la plus grande variabilité des mesures chez les femmes. L’ensemble des résultats est cohérent avec l’idée que les femmes, en se mariant, allaient vivre sur les terres de leur mari, alors que celui-ci vivait le plus souvent là où il était né.

Céramique de la culture rubanée © Roman Grabolle Céramique de la culture rubanée © Roman Grabolle

Ce schéma n’est pas forcément général, mais plusieurs recherches sur les premiers agriculteurs européens, dont une étude génétique réalisée en 2011 par Marie Lacan, de l’université Paul Sabatier à Toulouse, vont dans le même sens (voir aussi Samedi-sciences (40) du 28 avril 2012). L’étude de Bentley et de ses collègues confirme l’émergence il y a au moins 7000 ans de sociétés sinon patriarcales, du moins patrilocales, probablement caractérisées par un héritage patrilinéaire. La révolution agricole du Néolithique n’a pas été égalitaire.

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