Michel de Pracontal
Journaliste scientifique, j'ai travaillé à Science et Vie, à L'Evénement du Jeudi, et au Nouvel Observateur (de 1990 à 2009). Je suis aussi auteur de plusieurs livres dont le dernier, Kaluchua, vient de paraître au Seuil. Sur twitter: @MicheldePrac.
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Billet de blog 2 juil. 2011

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Samedi-sciences (3): de l'instinct de «conversation» chez les oiseaux,les baleines et les primates

Au moment où les écoliers prennent le chemin des vacances, on découvre que les moineaux du Japon apprennent la syntaxe au sein d'une sorte d'école buissonnière pour passereaux. Cette découverte inattendue est l'œuvre de Kentaro Abe, de l'université de Kyoto. Abe et son collègue Watanabe décrivent leur recherche dans un article publié en ligne le 26 juin

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Journaliste scientifique, j'ai travaillé à Science et Vie, à L'Evénement du Jeudi, et au Nouvel Observateur (de 1990 à 2009). Je suis aussi auteur de plusieurs livres dont le dernier, Kaluchua, vient de paraître au Seuil. Sur twitter: @MicheldePrac.
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Au moment où les écoliers prennent le chemin des vacances, on découvre que les moineaux du Japon apprennent la syntaxe au sein d'une sorte d'école buissonnière pour passereaux. Cette découverte inattendue est l'œuvre de Kentaro Abe, de l'université de Kyoto. Abe et son collègue Watanabe décrivent leur recherche dans un article publié en ligne le 26 juin par la revue britannique Nature Neuroscience. Ils ont enregistré des chants de moineaux du Japon (Lonchura striata domestica), puis les ont découpés et mélangés de façon à produire des séquences dans lesquelles l'ordre des «syllabes» n'est pas le même que dans le chant naturel des oiseaux.

Lorsque les moineaux entendent ces chants remixés, ils réagissent à certaine des séquences artificielles - mais pas à toutes - comme si elles étaient incorrectes, un peu comme si on faisait entendre à un enfant français un charabia fabriqué à partir de mots de sa langue. Près de 90% des moineaux réagissent de la même manière. Interrogé par le magazine New Scientist, Abe interprète ainsi le résultat de l'expérience : «Ce que nous observons indique l'existence d'une règle dans l'ordre séquentiel des syllabes de leurs chants, règles communes à la communauté d'oiseaux ».

Les chercheurs japonais ont démontré que cette perception des règles du chant dépend d'une aire précise du cerveau des moineaux. Mais elle n'est pas innée : des moineaux élevés isolément du groupe sont incapables d'identifier les chants incorrects, et acquièrent cette capacité seulement après avoir passé quinze jours avec leurs congénères. Abe conclut de tout cela que les oiseaux ont un sens de la syntaxe et que, comme les petits humains, ils le développent par un apprentissage social.

On peut ergoter sur le point de savoir s'il n'est pas abusif de parler de syntaxe pour les moineaux : les syllabes qui composent les chants des oiseaux ne sont pas l'équivalent des mots ou des propositions qui constituent les phrases des langues humaines. Cependant, il est très frappant d'observer que des passereaux possèdent des règles socialement apprises qui gouvernent leurs chants, un peu comme les conventions sociales qui régissent le langage humain.

Des capacités du même type ont été mises en évidence il y a quelques années chez les baleines à bosse par Ryuji Suzuki, John Buck et Peter Tyack du MIT (Massachussets Institute of Technology). Suzuki et ses collègues ont analysé la structure des chants de baleines à bosse mâles enregistrés à Hawaii en utilisant les outils de la théorie de l'information. Ils ont pu montrer que ces chants ne sont pas des suites aléatoires de signaux, mais des séquences hiérarchisées selon des règles précises. Les baleines profèrent des «phrases» composées de segments plus ou moins longs, qu'elles répètent de manière précise.

Bien sûr, nous ne connaissons pas le sens précis de ces phrases, si elles en ont un, mais elles sont apparemment destinées à attirer les femelles. Et comme pour les oiseaux, le chant des baleines à bosse dépend d'un apprentissage social. Il obéit même à des modes, comme l'a démontré, il y a une dizaine d'années, l'équipe australienne de Michael Noad.

Ces chercheurs avaient enregistré entre 1995 et 1998, les baleines à bosse vivant sur la côte est de l'Australie, au large du Queensland, dans le Pacifique. De 1995 à 1996, le chant a évolué progressivement, à cela près que deux mâles - sur 82 - avaient un chant très différent. L'année suivante, le nouveau chant s'était répandu et en 1998 il avait supplanté l'ancien.

Or, le nouveau chant était en fait celui qui avait cours, en 1996, sur la côte opposée de l'Australie, dans l'océan Indien ! Tout se passait comme si quelques voyageurs venus de la côte ouest avaient introduit leur chant à l'est, et que ce chant importé avait ensuite été adopté, un peu comme un tube musical que tout le monde se met à chanter. Dans son enthousiasme, Michael Noad, n'hésitait pas à parler de «révolution culturelle dans les chants de baleines» !

Même si l'on juge le parallèle anthropomorphique, il semble difficile de contester que de nombreuses espèces d'animaux possèdent un «instinct de conversation», lequel est éduqué par la fréquentation des congénères. Il n'est pas surprenant d'en découvrir des manifestations chez les espèces les plus proches des humains, comme les cercopithèques de Campbell (Cercopithecus campbelli), des singes qui vivent notamment en Côte d'Ivoire. Les singes de Campbell apprennent, au cours de leur éducation, à ne pas couper la parole de leurs compagnons, règle de politesse élémentaire que ne connaissent pas toujours les enfants humains ni même leurs parents.

Cette aptitude à la conversation chez les cercopithèques a été mise en évidence par l'équipe d'Alban Lemasson, de l'Université de Rennes, dont les travaux sont exposés dans un article de Scientific Reports, nouvelle publication du groupe de la revue britannique Nature. Les chercheurs ont analysé les échanges vocaux dans un groupe de 14 singes. Ils observent que : 1° les jeunes coupent plus souvent la parole que leurs aînés ; 2° lorsqu'on fait écouter aux singes des enregistrements de leurs «propos», seuls les adultes marquent plus d'intérêt pour les conversations dans lesquelles chacun respecte son tour de parole. Tout se passe donc comme si les jeunes n'avaient pas encore appris les règles de la prise de parole alors que les plus âgés les connaissent.

Bien sûr, la question que se posent les scientifiques est de savoir si toutes ces capacités linquistiques et syntaxiques participent d'une évolution commune. Le langage humain est exceptionnel par sa richesse et sa complexité, mais les capacités de base qu'il met en jeu ne sont pas uniques. Elles se retrouvent chez de nombreuses espèces moins évoluées que l'homme. Comment interpréter ces découvertes ? Faut-il en conclure que l'aptitude au langage et à la syntaxe est en grande partie innée, selon la thèse avancée par le linguiste américain Noam Chomsky dans les années 1950-60 ?

Les découvertes récentes de l'éthologie incitent à une conception plus nuancée : beaucoup de travaux sur la communication animale montrent qu'elle met en jeu une forte composante d'apprentissage et de culture. L'émergence de règles apparaît plutôt comme un phénomène social que génétique, même si son caractère très répandu dans le règne animal semble suggérer une origine biologique. De nombreux chercheurs tendent à minorer le rôle de la dimension culturelle et expriment une préférence marquée pour les scénarios évolutifs basés sur des contraintes génétiques. Dans cette perspective, observer chez des singes des traits qui rappellent notre propre langage peut être expliqué comme le reflet du fait que l'humain comme le cercopithèque sont biologiquement issus d'un ancêtre commun. Autrement dit, les singes auraient des «gènes linquistiques» plus proches de ceux des autres primates que de ceux des cétacés.

Mais on peut aussi défendre une approche «culturaliste» : les singes comme les humains, mais aussi les moineaux ou les baleines à bosse, sont des espèces sociales qui ont un fort besoin de communiquer. Or la communication ne peut fonctionner sans certaines règles. Nécessité faisant loi, les règles syntaxiques pourraient émerger de manière indépendante parmi les différentes espèces, même si elles ont des points communs. Bien sûr, cette vision ne gomme pas la dimension biologique : un singe est physiquement plus proche d'un humain que d'une baleine et produit donc naturellement des signaux d'un type plus proche des signaux humains que de ceux des cétacés. De sorte que les règles qui régissent ces signaux simiens ressembleront plus aux nôtres qu'à celles des baleines à bosse, même si toutes ces règles sont culturelles.

Beaucoup d'arguments plaident aujourd'hui en faveur de la vision culturaliste plutôt que de la vision biologisante du «tout-génétique», très en vogue depuis les années 1970 (ce sujet est développé dans mon ouvrage Kaluchua, Seuil, 2010). Mais accepter ce renouveau des cultures animales et en accepter les conséquences constitue en soi une révolution culturelle que les scientifiques ne semblent encore prêts à accomplir.

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