La Seine à Paris, le 3 juin 2016 © Reuters/Philippe Wojazer La Seine à Paris, le 3 juin 2016 © Reuters/Philippe Wojazer

Le déluge qui s’est abattu sur les départements du Centre et l’Île-de-France le centre de la France pendant ce mois mai pas du tout joli a-t-il un rapport avec le changement climatique? Le lien a été évoqué par François Hollande, qui en a profité pour appeler à lutter contre le réchauffement anthropogénique. Le président a-t-il eu raison de postuler cette relation ? 

Les scientifiques ont longtemps pensé qu’il était impossible d’associer un événement météorologique isolé à la tendance planétaire. Mais toute une série de recherches récentes ont, au contraire, montré qu’il était possible d’attribuer, au moins en partie, un événement extrême et local à l’évolution globale (voir notre article). Une étude parue en 2013 concluait même qu’un événement extrême sur deux était lié au réchauffement anthropogénique (voir notre article).

Les pluies de ce mois de mai 2016 ont été exceptionnelles en Île-de-France et ont battu des records, pendant les derniers jours du mois, dans le Loiret, le Loir-et-Cher, le Cher, l’Essonne et l’Yonne, rapporte Météo-France. L’accumulation d’eau dans les affluents de la Seine a provoqué une crue de cette dernière, qui a atteint un maximum de 6,10 mètres à Paris dans la nuit de vendredi 3 juin à samedi 4, selon Vigicrues, niveau record depuis 30 ans (mais loin des 8,62 m de la crue historique de 1910). Parallèlement, des pluies diluviennes se sont abattues sur le sud de l’Allemagne, entraînant des inondations qui ont tué quatre personnes.

Les deux événements sont liés : « Le passage d’une perturbation active sur la France, puis son blocage sur le sud de l'Allemagne a eu pour conséquence la mise en place d'une vaste zone pluvieuse persistante sur la France, explique Météo-France. Cette perturbation très active (plus fréquente en saison hivernale) a été alimentée en air chaud et humide (caractéristique de la fin du printemps) et a produit des cumuls de précipitations très importants, exceptionnels sur la région Centre. »

Une question se pose logiquement : cet événement météorologique exceptionnel est-il corrélé au changement climatique ? Météo-France donne une réponse de Normand, estimant que d’un côté, il n’est pas possible « d’attribuer ce type d’événement (uniquement) au changement climatique », mais que d’autre part on peut se demander si ledit changement peut augmenter la probabilité d’occurrence d’un tel événement.

En réalité, depuis plusieurs années, les climatologues ont mis au point de nouveaux outils qui permettent de mesurer le degré de corrélation entre l’évolution du climat planétaire et la fréquence d’épisodes extrêmes tels que vagues de chaleur, sécheresses, pluies abondantes, tempêtes, etc.

Rue inondée à Montargis (Loiret), le 1er juin 2016 © Reuters/Christian Hartmann Rue inondée à Montargis (Loiret), le 1er juin 2016 © Reuters/Christian Hartmann

L’étude de 2013 citée plus haut, publié par l’American Meteorological Society (AMS), rassemblait les analyses, réalisées par dix-huit équipes scientifiques, de douze événements météorologiques extrêmes survenus en 2012 : pluies torrentielles en Australie, en Chine et au Japon, vagues de chaleur aux États-Unis, été humide en Europe du nord, sécheresse en Espagne, baisse record de la surface de la banquise arctique, sans oublier l’ouragan Sandy.

Pour la banquise, la conclusion était claire : sa réduction était due pour une grande part au changement climatique, responsable à la fois d’un réchauffement de l’atmosphère et d’un amincissement de la couche de glace.

En revanche, la grande sécheresse qui a sévi en 2012 dans la partie centrale des États-Unis, affectant 32 États et atteignant en août un record depuis les années 1950, s’explique, elle, par les variations naturelles et n’apparaît pas liée au changement climatique.

La même conclusion s’applique aux pluies qui ont abreuvé la Grande-Bretagne, pour laquelle 2012 aura été l’année la plus humide depuis 1910, à l’exception de 2000). Malgré l’ampleur de ces précipitations, les chercheurs (britanniques) estiment que l’influence de l’activité humaine n’y a pas joué un rôle significatif.

À Pékin, pendant les pluies torrentielles de juillet 2013 © Reuters/Stringer À Pékin, pendant les pluies torrentielles de juillet 2013 © Reuters/Stringer

Il n’en va pas de même si l’on considère l’ensemble de l’Europe du nord (Allemagne, France, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Scandinavie). L’été 2012 a été particulièrement pluvieux en Europe du nord, alors qu’il a été plus sec que la normale en Espagne, aux Balkans et en Europe de l’est. La saison 2012 n’est pas un cas isolé, mais semble plutôt traduire une tendance à l’échelle d’une décennie. Cette tendance en faveur d’étés humides en Europe du nord pourrait être en partie liée au changement climatique, même si la contribution exacte de ce dernier reste à préciser. 

Au total, l’étude de l’AMS concluait que sur douze événements extrêmes de 2012, six avaient un lien avec le changement climatique. En 2014, une étude similaire, mais plus développée (seize événements examinés par vingt équipes) a confirmé l'influence humaine sur certains événements climatiques extrêmes, notamment l'été australien 2012-2013, qui a battu les records historiques de chaleur.

Selon cette étude publiée dans le bulletin de la société américaine de météorologie (BAMS), des vagues de chaleur survenues en Nouvelle-Zélande, en Chine, en Corée, au Japon et en Europe occidentale ont été favorisées, comme celle d’Australie, par le réchauffement anthropogénique. Dans le cas de la Corée, la probabilité de survenue d’une vague de chaleur comme celle de 2013 a même été multipliée par 10. À l’inverse, des événements froids, comme le printemps 2013 au Royaume-Uni, ont désormais moins de chances de se produire. Toujours au Royaume-Uni, un hiver comme celui de 2012-2013 est devenu 30 fois moins probable du fait du réchauffement global.

L’influence humaine se manifeste aussi dans certains épisodes de précipitations extrêmes. Une étude a montré que des pluies massives en Inde, liées à une arrivée de la mousson en juin, étaient devenues plus probables du fait du changement climatique ; à l’opposé, un épisode de pluies extrêmes dans le Colorado, qui a causé des inondations à Boulder, a désormais moins de chances de se produire. En revanche, deux études sur les précipitations en Europe du sud et centrale montrent une absence d’effet anthropogénique, et imputent les événements à la variabilité naturelle.   

Qu’en est-il des pluies de ce sombre mois de mai 2016 ? L’événement est bien sûr trop récent pour avoir fait l’objet d’une étude spécifique. Mais il semble raisonnable de penser qu’il a au moins un lien partiel avec le changement climatique. Il a été accentué par la présence d’air chaud et humide, et celle-ci ne peut qu’augmenter avec le réchauffement. De plus, le dernier rapport du GIEC (groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat) estime que les épisodes de fortes précipitations seront plus fréquents dans un climat plus chaud.

Enfin, une étude publiée en mars dernier dans Nature Climate Change, dirigée par le climatologue australien Markus Donat, démontre que le réchauffement global accentue les pluies extrêmes à l’échelle de la planète.

« Aussi bien dans les régions sèches que dans les régions humides, nous observons de manière robuste des augmentations significatives des fortes précipitations », résume Markus Donat dans la revue Nature. Cette analyse est corroborée par une autre étude, publiée en 2015 par l’Institut de recherche de Potsdam sur les effets du changement climatique (PIK), selon laquelle le réchauffement global a augmenté le nombre d’épisodes de précipitations record. « La communauté scientifique se dirige vers un consensus selon lequel les pluies extrêmes (à l’échelle des jours) augmentent en fréquence dans la plupart des zones continentales. » Pour une fois, la France ne fait pas exception.

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Pour compléter :

http://www.skyfall.fr/2016/06/03/precipitations-extremes-et-modeles/#more-3690

Bonne lecture