Samedi-sciences(41): les dauphins vont à la pêche

Aller à la pêche n’est pas considéré comme un acte très civique, surtout un week-end d’élections. Mais dans le cas des dauphins de Laguna, sur la côte sud du Brésil, c’est au contraire un exemple rare de coopération entre l’animal et l’homme. Ces astucieux cétacés ont en effet l’habitude d’aider les pêcheurs locaux en leur rabattant des bancs de mulets.

Pêcheur et dauphin à Laguna © Fabio Daura-Jorge Pêcheur et dauphin à Laguna © Fabio Daura-Jorge
Aller à la pêche n’est pas considéré comme un acte très civique, surtout un week-end d’élections. Mais dans le cas des dauphins de Laguna, sur la côte sud du Brésil, c’est au contraire un exemple rare de coopération entre l’animal et l’homme. Ces astucieux cétacés ont en effet l’habitude d’aider les pêcheurs locaux en leur rabattant des bancs de mulets.

Une équipe de biologistes animée par Fabio Daura-Jorge, de l’université fédérale de Santa Catarina, a voulu en savoir plus sur cet étonnant comportement de coopération entre espèces. Les observations des chercheurs brésiliens, publiées dans Biology letters, ouvrent d’intéressantes perspectives sur les capacités d’apprentissage du dauphin, plus préciséement de l’espèce Tursiops truncatus, vedette de la série télévisée Flipper le dauphin.

Laguna se trouve au bord d’un lagon étroit sur l’Atlantique. Entre septembre 2007 et septembre 2009, les biologistes brésiliens ont effectué une série d’inspections en bateau afin d’observer les dauphins. Ils les ont photographiés de manière à identifier chaque individu,  et ont enregistré les différents paramètres de leurs activités : circulation, temps passé en tel ou tel endroit, etc.

Ces observations ont permis de décrire précisément le comportement de « pêche coopérative » des dauphins : à l’automne, ils conduisent des bancs de mulets le long du rivage, un peu comme un chien de berger dirige ses moutons, dans la direction où se trouvent les pêcheurs, qui attendent au bord de l’eau. Dès que les dauphins arrivent à proximité des pêcheurs, ils donnent un signal en frappant la vague déferlante de leur tête ou de leur queue. Les pêcheurs n’ont plus qu’à lancer leurs filets pour attrapper les mulets affolés par dizaines.

Si l’intérêt de ce comportement pour les pêcheurs de Laguna est évident, il est moins facile de comprendre ce qu’y gagnent les dauphins. On ignore s’ils mangent une partie des poissons rabattus ou s’ils retirent un autre bénéfice de leur action.

Selon Simon Ingram, l’un des membres de l’équipe de biologistes, interviewé par la revue Science, cette association entre dauphins et pêcheurs de Laguna dure depuis des générations. C’est devenu, en somme, une tradition. Mais curieusement, un tiers seulement des quelque cinquante dauphin qui résident sur le site prennent part à la pêche coopérative avec les humains. Les autres restent à part, et évitent le contact avec notre espèce.

Les photos prises par Ingram et ses collègues montrent un point intéressant : les dauphins qui participent à la pêche avec les habitants bipèdes sont aussi ceux qui se montrent les plus sociables et ont le plus de contacts avec leurs congénères.

Fabio Daura-Jorge interprète cette observation comme un indice suggérant que la pêche coopérative n’est pas un comportement instinctif du dauphin, mais au contraire une tradition apprise. Si ce sont les plus sociables qui aident les pêcheurs, il se peut qu’ils le fassent parce qu’ils ont appris à agir de la sorte en imitant des congénères qui participaient avant eux à la pêche coopérative.

En effet, les dauphins qui ont des liens sociaux plus développés pourraient aussi être ceux qui sont les plus aptes à apprendre un comportement d’un autre membre du groupe. Des exemples similaires d’apprentissage social chez les dauphins ont déjà été observés : par exemple, les jeunes dauphins de la baie Shark, en Australie, ont appris à couvrir leur rostre d’une éponge pour le protéger des rochers et du corail pendant qu’ils prospectent pour se nourrir.

La tradition de pêche coopérative de Laguna pourrait donc être un nouvel exemple de « culture animale » (voir Samedi-sciences (20) du 26 novembre 2011). Elle est en tout cas un élément précieux de la culture humaine locale : sans leurs associés marins, les pêcheurs de Laguna n’auraient plus qu’à fermer boutique et devraient trouver un autre mode de vie. En allant à la pêche, les dauphins brésiliens font vraiment un acte de civisme. Peut-être devrait-on leur accorder le droit de vote…

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