Samedi-sciences (137): le yéti, quelle bonne blague!

Bigfoot ou sasquatch en Amérique du nord, almasty en Russie, yéti ou « abominable homme des neiges » dans l’Himalaya : ces créatures légendaires ont fait l’objet de multiples récits décrivant leur silhouette terrifiante et leurs énormes empreintes de pas.

Bigfoot ou sasquatch en Amérique du nord, almasty en Russie, yéti ou « abominable homme des neiges » dans l’Himalaya : ces créatures légendaires ont fait l’objet de multiples récits décrivant leur silhouette terrifiante et leurs énormes empreintes de pas. Elles ont nourri d’abondantes spéculations, mais elles n’avaient pas jusqu’ici fait l’objet de recherches scientifiques très poussées.

Représentation artistique du yéti © Philippe Semeria Représentation artistique du yéti © Philippe Semeria

Un généticien britannique, Bryan Sykes, de l’université d’Oxford, a entrepris de combler cette lacune. Il s’est associé avec le Musée de zoologie de Lausanne (Suisse) et a lancé un appel à témoins pour obtenir des échantillons censés provenir de ces mystérieux humanoïdes. Sykes et ses collègues ont ainsi recueilli 57 poils de yétis, bigfoots et autres créatures velues, envoyés par des musées ou des collectionneurs des États-Unis, d’Inde, du Bhoutan, de Russie, ou de Sumatra.

Les hypothèses avancées sur la nature précise de ces monstres poilus sont aussi abondantes qu’ébouriffantes : on a parlé de Néandertaliens survivants, de gigantopithèques (une espèce disparue de primate géant du Miocène supérieur), voire d’hybrides improbables entre l’homme et d’autres mammifères. Comme on va le voir, les faits démontrés par Sykes et ses collègues, et exposés dans la revue de la Société royale britannique, sont plus prosaïques : au lieu du bestiaire fantastique imaginés par les fans du yéti, on découvre le plus souvent des espèces de mammifères assez communes dans les régions concernées.

Ours noir américain © DianeAnna Ours noir américain © DianeAnna

Une première série d’examens à l’œil nu, au microscope et en fluorescence infrarouge a permis à Sykes d’éliminer les échantillons qui à l’évidence n’étaient pas des poils, dont un provenant d’une plante et une fibre de verre. A la suite de ce premier tri, les chercheurs ont sélectionné 37 échantillons particulièrement intéressants, du fait de leur provenance ou de leur histoire. En prenant de nombreuses précautions pour éviter toute contamination, Sykes et ses collègues ont établi une séquence d’ADN pour chaque échantillon.

Ils ont ensuite confronté les séquences obtenues à celles de la banque de données GenBank, qui rassemble toutes les séquences d’ADN publiquement disponibles, afin de voir si elles se rattachaient à une espèce existante. Dans sept cas, les chercheurs n’ont pu obtenir aucune séquence d’ADN, malgré de multiples essais. Pour la plupart des 30 autres échantillons, il a été possible d’associer sans ambiguïté la séquence obtenue avec celle d’une espèce de mammifère bien connue. Ainsi, le poil d’un supposé yéti du Népal se révèle appartenir à une espèce de chèvre sauvage (Capricornis sumatraensis). Sur huit échantillons d’almasty de Russie, on trouve deux ours bruns, un ours noir américain, trois chevaux, une vache et – cela ne s’invente pas – un authentique raton laveur !

Porc-épic d'Amérique du nord © Mharrsch Porc-épic d'Amérique du nord © Mharrsch

L’unique créature originaire de Sumatra possède l’ADN d’un tapir de Malaisie. Parmi les 18 échantillons attribués au bigfoot, humanoïde géant censé vivre dans les montagnes nord-américaines, Bryan Sykes et ses collègues ont identifié : un mouton, cinq ours noirs américains, un porc-épic d’Amérique, trois vaches, un cheval, un cerf de Virginie, quatre canidés, un Homo sapiens et… un raton laveur !

Pour chacun des quatre canidés, l’analyse de l’ADN n’a pas permis de préciser si l’on avait affaire à un chien, un loup ou un coyote, mais il s’agit en tout cas d’un animal ordinaire. De même, il se pourrait que l’échantillon assigné au cerf de Virginie provienne en fait d’une espèce voisine de cervidé d’Amérique du nord, le cerf mulet. Ce qui ne change pas grand-chose à l’affaire.

Raton laveur  © Darkone Raton laveur © Darkone

Deux échantillons ont un peu plus intrigué les scientifiques : un poil brun-doré venant d’un supposé yéti du Ladakh et un poil roux envoyé du Bhoutan. D’après Sykes et ses collègues, leur ADN correspond exactement à celui d’un ours polaire fossile vieux de 40 000 ans, mais pas à ceux des ours actuels. Du fait que les ours de l’Himalaya ne sont pas très bien connus, les scientifiques considèrent leur résultat comme « préliminaire ». Ils supposent que les deux poils de yéti viennent en fait soit d’une espèce d’ours non répertoriée jusqu’ici, soit d’hybrides entre ours polaires et ours bruns (des récits signalent en effet la présence occasionnelle d’ours blancs en Asie centrale et dans l’Himalaya).

Au total, ce travail, qui constitue la première étude génétique systématique du yéti et de ses équivalents américains et russes, réduit les légendaires humanoïdes velus à une réalité plus banale. Mais les légendes n’ont pas besoin d’être vraies pour exister.

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