Michel de Pracontal
Journaliste scientifique, j'ai travaillé à Science et Vie, à L'Evénement du Jeudi, et au Nouvel Observateur (de 1990 à 2009). Je suis aussi auteur de plusieurs livres dont le dernier, Kaluchua, vient de paraître au Seuil. Sur twitter: @MicheldePrac.
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Billet de blog 5 déc. 2015

Samedi-science (192): le cerveau n’a pas de sexe, tout compte fait

Un groupe international de chercheurs dirigé par Daphna Joel, psychologue à l’université de Tel-Aviv, vient de tordre le cou à l’un des mythes (pseudo)scientifiques les plus populaires : l’idée qu’il existe un cerveau masculin et un cerveau féminin, et que ces deux types se distinguent par des caractéristiques anatomiques.

Michel de Pracontal
Journaliste scientifique, j'ai travaillé à Science et Vie, à L'Evénement du Jeudi, et au Nouvel Observateur (de 1990 à 2009). Je suis aussi auteur de plusieurs livres dont le dernier, Kaluchua, vient de paraître au Seuil. Sur twitter: @MicheldePrac.
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Représentation en couleurs de la mosaïque du cerveau humain; le rose représente un caractère féminin, le bleu correspond au masculin et le blanc à un caractère intermédiaire; chaque ligne correspond à un individu. © PNAS

Daphna Joel ont analysé des images obtenues par résonance magnétique (IRM) de plus de 1400 cerveaux de personnes des deux sexes et de tous âges. Les résultats, publiés dans Pnas, la revue de l’académie des sciences des Etats-Unis, sont clairs : on ne peut pas classer les cerveaux en deux types correspondant au sexe. « Chaque personne possède une mosaïque de caractéristiques, dont certaines sont plus répandus chez les femmes, d’autres chez les hommes, et d’autres se retrouvent souvent chez les deux sexes », résume Daphna Joel sur le site MedlinePlus.

L’idée que le cerveau est sexué remonte au XIXème siècle. Il n’y a donc pas deux types de cerveau correspondant aux deux sexes. Le célèbre neuro-anatomiste Paul Broca, après avoir mesuré minutieusement les structures cérébrales, concluait que les femmes avaient un cerveau plus petit, en rapport avec une moindre intelligence. Cette conception sexiste de la différence des genres s’est maintenue pendant une longue période et a contribué à maintenir le pouvoir masculin dans la société occidentale.

Dans la période contemporaine, l’idée d’une dualité entre cerveaux masculin et féminin s’est maintenue, sous une forme moins sexiste, consistant à attribuer un caractère sexué à certaines aptitudes mentales. Les garçons sont supposés plus aptes aux tâches spatiales et géométriques et les filles plus douées pour le langage et les stratégies verbales. Ces différences sont censées reposer sur des bases anatomiques et physiologiques : certaines structures cérébrales sont censées être plus développées chez les personne de sexe masculin, et d’autres chez celles de sexe féminin. La littérature de vulgarisation a traduit ces notions en clichés tels que « les femmes ne savent pas lire une carte », « les hommes ne peuvent pas faire deux choses à la fois », et autres niaiseries du même tonneau.

Daphna Joel et ses collègues de l’université de Tel-Aviv, de l’Institut Max-Planck de Leipzig et de l’université de Zurich, ont cherché à savoir si les structures anatomiques du cerveau reflètent effectivement la différence sexuelle. Ils ont utilisé des images IRM de plus de 1400 cerveaux provenant de quatre sources (les universités de Tel-Aviv et de Zürich ainsi que deux programmes de recherche nord-américains). Ils ont sélectionné les régions du cerveau pour lesquelles l’on observe le plus de différences entre hommes et femmes. Entre autres, le gyrus frontal inférieur gauche, structure importante pour le langage ; ou l’hippocampe, qui joue un rôle dans la mémoire ; ou encore certaines zones du cervelet.

L’hippocampe gauche est en moyenne plus grand chez les hommes. On pourrait donc dire, en théorie, qu’à partir d’une certaine taille on a affaire à un hippocampe masculin, et qu’en-dessous d’une autre taille il s’agit d’un hippocampe féminin. Le problème, c’est que si l’on prend l’ensemble de la population, il y a un chevauchement important entre la zone masculine et la zone féminine. Autrement dit, même s’il y a plus d’hommes avec un grand hippocampe gauche, certaines femmes ont aussi un grand hippocampe tandis que certains hommes en ont un plus petit que la moyenne des femmes.

Pour résoudre cette difficulté, les chercheurs ont défini, pour chacune des régions du cerveau, un continuum « féminité-masculinité » : le pôle féminité correspond à la forme la plus souvent rencontrée chez les femmes, et le pôle masculinité à celle le plus souvent rencontré chez les hommes. Ce continuum est défini pour l’hippocampe gauche, mais aussi pour les autres structures examinées.

Ensuite, les chercheurs ont regardé, pour chaque individu, où il se situait dans le continuum, pour chacune des régions du cerveau considérées. Or, il apparaît que pour la majorité des sujets, on trouve un mélange de caractères féminins et masculins. Seule une petite minorité, moins de 8% des individus étudiés, ont un cerveau dont toutes les régions montrent des caractéristiques cohérentes avec le sexe du sujet. Il n’est donc pas possible de définir un cerveau masculin et un cerveau féminin, sauf à exclure 90% de la population.

Cette observation n’est pas entièrement nouvelle, et d’autres travaux ont déjà montré qu’il n’y avait pas une distinction nette entre cerveau féminin et cerveau masculin. Mais la recherche de Daphna Joel et ses collègues consolide cette notion. L’idée que la testostérone, hormone sexuelle mâle, masculinise le cerveau chez les garçons, est simpliste. Et ce n’est pas dans le cerveau qu’il faut chercher l’explication des différences de comportement entre hommes et femmes.

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