Samedi-sciences (60): à propos des OGM

Les OGM sont-ils dangereux ? La question a été propulsée sur la scène de l’actualité par la publication à grand roulement de tambour de l’étude de Gilles-Eric Séralini, professeur à l’université de Caen. Cette parution s’est accompagnée de celle d’un livre de Séralini, Tous cobayes, et de la sortie d’un film de Jean-Paul Jaud qui porte le même titre (avec un point d’interrogation) et qui met en scène les recherches du professeur de Caen.

Les OGM sont-ils dangereux ? La question a été propulsée sur la scène de l’actualité par la publication à grand roulement de tambour de l’étude de Gilles-Eric Séralini, professeur à l’université de Caen. Cette parution s’est accompagnée de celle d’un livre de Séralini, Tous cobayes, et de la sortie d’un film de Jean-Paul Jaud qui porte le même titre (avec un point d’interrogation) et qui met en scène les recherches du professeur de Caen.

Rat Sprague Dawley © Jean-Etienne Minh-Duy Poirrier Rat Sprague Dawley © Jean-Etienne Minh-Duy Poirrier

Les médias français et internationaux ont repris la nouvelle, le plus souvent sur un ton alarmiste. La note générale étant donnée par le titre du Nouvel Observateur, qui avait obtenu l’article de Séralini en avant-première, et lui a consacré un dossier de couverture intitulé « Oui, les OGM sont des poisons ! »  Message appuyé par de spectaculaires photos de rats nourris au maïs OGM et présentant des tumeurs grosses comme des balles de ping-pong (la diffusion de ces photos ne semblent pas avoir soulevé l’indignation des associations d’amis des animaux).

A moins d’avoir passé les dernières semaines sur Mars, il était impossible d’ignorer le scoop. Mediapart a publié, le 22 septembre, sous ma signature, un article intitulé « OGM : une étude fait beaucoup de bruit pour presque rien. » Cet article se démarquait du chœur médiatique qui présentait l’étude de Séralini comme une « bombe », sans questionner sa validité ni s’interroger sur la campagne publicitaire qui accompagnait la publication.

L’article de Mediapart a suscité une avalanche de commentaires (1114 à la date du 6 octobre). Un tel nombre de réactions témoigne de l’intérêt que les lecteurs de Mediapart portent au sujet. Mais on ne peut ignorer que beaucoup des commentaires sont négatifs, souvent agressifs, et sortent du registre de la discussion ordinaire. Je me suis vu reprocher de prendre « les abonnés de Mediapart pour des imbéciles », de reprendre « les arguments de Monsanto » , d’être payé par cette firme, et même d’avoir fait « entrer la finance à Mediapart »…

Au risque d’enfoncer une porte ouverte, que ce soit dit une fois pour toutes : je n’ai aucun lien avec Monsanto ni avec aucune autre firme industrielle,  je n’ai pas de relations dans le monde de la finance et je ne suis pas membre du Premier cercle. La seule entreprise privée qui me rémunère est Mediapart, lui-même financé par ses abonnés. Pour citer le regretté Aguigui Mouna, je ne subis aucune pression, si ce n’est la pression atmosphérique !

Il ne m’échappe pas que mon article a heurté les convictions d’un certain nombre de lecteurs, au point qu’ils ont sauté aux conclusions, par un raisonnement qu’on peut résumer ainsi : Séralini est du bon côté, donc quiconque le critique ne peut être que de l’autre côté, le mauvais, celui des OGM et de l’abominable Monsanto. Ou, pour le dire autrement, mettre en lumière les défauts de l’étude de Séralini équivaut à faire la promotion des OGM.

Que le problème se trouve réduit à cette opposition manichéenne témoigne de la violence du débat sur les OGM dans notre pays. Débat qui tend à se réduire à un affrontement binaire : pour les adversaires les plus acharnés des OGM, ces derniers sont assimilés au danger nucléaire. C’est le message martelé par le film de Jean-Paul Jaud, qui alterne des séquences sur les OGM avec d’autres sur la catastrophe de Fukushima.

Dans un tel contexte, Gilles-Eric Séralini se trouve mis en scène comme le seul scientifique sensible au problème et attaché à la défense des citoyens contre le péril génétique. Et toute analyse se trouve d’emblée disqualifiée, dès lors qu’elle ne pose pas a priori que les OGM sont un mal absolu et Monsanto une incarnation moderne du diable.

Essayons d’examiner la question plus posément. Les OGM nous concernent tous. Il nous concernent parce que l’alimentation d’une grande partie du monde dépend de cultures OGM. Et parce que même si ces cultures sont interdites en France, tout le monde ou presque consomme des OGM. Soit directement par le biais de nombreux produits alimentaires industriels, tels que des biscuits apéritif, dont la composition inclut de la lécithine de soja ou de l’amidon de maïs (lorsqu’il s’agit de marques internationales, le soja et le maïs utilisés peuvent être OGM). Soit indirectement par la viande, le bétail européen étant nourri avec des tourteaux de soja transgénique depuis l’interdiction des farines carnées consécutive à la crise de la vache folle.

Gilles Séralini © DR Gilles Séralini © DR

S’agissant d’un problème qui touche l’ensemble des citoyens, la première responsabilité du journaliste scientifique était de s’assurer de la crédibilité du message alarmiste tiré de l’étude de Séralini. Après enquête, je suis parvenu à la conclusion que l’étude ne démontrait pas ce qu’elle était censée démontrer.

Il existe donc une disproportion considérable entre le retentissement médiatique des recherches de Séralini et l’intérêt scientifique de ses résultats. Autrement dit, le battage fait sur cette étude, sans aucun recul critique, et dans des conditions inhabituelles pour un travail scientifique, aboutit à une désinformation du public.

Une des raisons d’être de Mediapart est de fournir à ses lecteurs les moyens d’évaluer les informations qu’ils reçoivent. Or, voici une situation où 90% des médias saluent une étude qui ne satisfait pas à des critères scientifiques de base, et en tirent des conclusions très exagérées (un maïs OGM particulier devient « les OGM » à la une de l’Obs). Quel peut être le rôle de Mediapart, sinon de s’efforcer de recadrer le débat ? Et pour cela, la première étape consiste à expliquer pourquoi l’étude n’est pas crédible.

Il ne m’échappe pas que l’intérêt de l’industrie des OGM est de déconsidérer l’étude de Séralini. En revanche, il semble avoir échappé à bon nombre de lecteurs que le message tiré des recherches de Séralini allait aussi dans le sens de certains intérêts industriels : pas ceux de Monsanto, ceux de l’industrie des produits bio. Peu de commentateurs ont signalé que le dossier de presse du film de Jean-Paul Jaud mentionne une douzaine de partenaires, parmi lesquelles Léa Nature, Jardin Bio’, Naturalia, Bjorg, Bonneterre, etc, autrement dit des marques de produits bio dont la publicité exploite l’argument « sans OGM ». C’est le cas de Léa Nature, qui a affirmé son soutien financier aux recherches de Séralini.

Notons aussi que la grande distribution française constitue une puissance économique bien supérieure à celle de Monsanto. Il est assez piquant de voir Carrefour et Auchan, qui ont contribué ou contribuent encore au financement des recherches de Séralini, apparaître comme des chevaliers blancs de la défense de l’environnement. Tous deux ont recouru au marketing du « sans OGM », et leurs magasins présentent des rayons bio dont on peut supposer que les marges bénéficiaires sont nettement supérieures à celles des produits courants.

Images tirées de l'étude de Séralini © Food and Chemical Toxicology Images tirées de l'étude de Séralini © Food and Chemical Toxicology

Carrefour a contribué jusqu’à 2010 au financement du Criigen (Comité de recherche et d'information indépendantes sur le génie génétique), association qui soutient les recherches de Gilles-Eric Séralini (le Criigen a été fondé par la députée européenne Corinne Lepage). A titre d’indication, le chiffre d’affaires de  Carrefour - le premier employeur privé en France et le septième dans le monde - était de 43 milliards d’euros au premier semestre 2012. Celui de Monsanto de 11 milliards de dollars pour toute l’année 2011. Monsanto est donc environ huit à dix fois plus petit que Carrefour.

Ce rappel ne vise pas à nourrir la polémique, mais à souligner la dissymétrie du débat : Gilles-Eric Séralini et ses supporters n’hésitent pas à disqualifier des experts compétents en affirmant qu’ils ont des contrats avec l’industrie ; mais ils semblent considérer comme neutre le fait d’être soutenus par des firmes dont la publicité repose sur l’argument du « sans OGM ».

Pour autant, si l’étude de Séralini m’avait paru scientifiquement inattaquable, je l’aurais écrit sans état d’âme. Et dire que le travail de Séralini est sans valeur scientifique n’équivaut en rien à affirmer que les OGM sont sans danger. On ne peut exclure qu’un chercheur découvre un jour qu’il existe un risque. Mais ce n’est pas le cas dans l’état actuel des connaissances.

Et il faut ajouter que les OGM végétaux sont consommés massivement depuis deux décennies, à la fois par les hommes et par les animaux. S’ils étaient associés à un risque élevé, disons comparable au risque cancéreux induit par le tabac, cela ne serait pas passé inaperçu. La maladie de la vache folle, l’ESB, a été repérée, en dépit du fait qu’on ne l’attendait pas et qu’on a tout fait pour l’ignorer.

Un argument souvent avancé est que les animaux d’élevage sont, en majorité, abattus assez jeunes ; de ce fait, une épizootie pourrait rester ignorée s’il s’agit d’une maladie survenant à un âge assez avancé (comme les cancers chez les rats de Séralini). Pourtant, l’ESB est une maladie lente, et elle a été identifiée. De plus, tous les animaux d’élevage ne meurent pas jeunes : les reproducteurs, comme les vaches laitières, vivent assez longtemps. Au total, l’idée qu’un phénomène d’une ampleur comparable à l’ESB pourrait être produit par les OGM sans qu’on le remarque n’est pas réaliste.

Reste la possibilité d’un risque faible, difficile à détecter. On ne peut pas prouver qu’il n’existe pas. Mais seuls des moyens scientifiques puissants sont susceptibles de le mettre en évidence. Ce qui nous ramène à l’étude de Séralini, présentée par son auteur comme « la plus longue et la plus détaillée » qui ait été menée sur les risques des OGM (elle a duré deux ans).

En réalité, le professeur de Caen n’est pas le premier chercheur à avoir mené une étude de longue durée sur les risques des OGM alimentaires. En 2011, Food and Chemical Toxicology, le journal dans lequel est paru l’article de Séralini, a publié une revue de la littérature scientifique recensant 24 études de longue durée. Certaines portent sur des durées plus longues que celle de Séralini. D’autres sont transgénérationnelles, c’est-à-dire qu’elles recherchent les effets possibles des OGM sur la descendance des animaux exposés. En résumé, ces 24 études n’ont pas mis en évidence de risque significatif associé aux OGM. Précisons qu’elles ont toutes été menées par des organismes publics, sans financement industriel, notamment au Brésil, aux Etats-Unis, en Italie, au Japon et en Norvège. Mais pas en France.

Couleurs (naturelles) d'épis de maïs © Asbestos Couleurs (naturelles) d'épis de maïs © Asbestos

Bien entendu, on ne peut exclure que l’équipe de Caen soit la première à avoir découvert un phénomène qui aurait échappé aux autres chercheurs. Quoi exactement ? Les deux conclusions les plus médiatisées de l’étude de Séralini sont une mortalité accrue et un risque plus élevé de tumeurs chez les rats qui ont reçu des OGM. Aucune de ces deux conclusions n’est étayée statistiquement. Des tumeurs surviennent chez les rats qui ont consommé des OGM mais aussi chez ceux du groupe contrôle, nourri normalement. De plus, la souche de rats étudiés est sujette à des cancers spontanés. Dans ces conditions, trouver 3 rats atteints de tumeurs dans le groupe contrôle et 5 dans un groupe « traité aux OGM » n’a pas de signification statistique. La différence pourrait aussi bien être le fait du hasard que d’un effet des OGM.

Pour détecter une éventuelle cancérogénicité des OGM, il aurait fallu prendre un groupe contrôle d’une cinquantaine d’individus, et effectuer un traitement statistique des résultats pour savoir s’ils étaient significatifs. Séralini n’a fait ni l’un ni l’autre. Plusieurs statisticiens, d’horizons variés et sans le moindre lien avec l’industrie des biotechnologies, ont examiné l’article des chercheurs de Caen et ont fait la même analyse : les courbes de mortalité et celles d’apparition de tumeurs n’ont pas de portée statistique.

Pour le docteur Bernard Asselain, responsable de l’unité de biostatistique de l’Institut Curie, « ces courbes ne montrent rien, elles ne font apparaître aucun phénomène significatif. »  Le docteur Harry Bleiberg, cancérologue à Bruxelles, est du même avis : « L’étude sur l’effet néfaste du maïs transgénique ne peut convaincre ». Aucun de ces deux scientifiques n’a le moindre lien avec l’industrie des OGM.  

Bien sûr, les photos de l’article sont impressionnantes. Mais tout ce que ces photos disent, c’est que les tumeurs existent. Personne ne le conteste. La vraie question est de savoir pourquoi les rats ont des tumeurs. On sait que les rats Sprague Dawley utilisés dans l’expérience sont sujets à des tumeurs spontanées. Rien, dans ce que Séralini a publié, ne permet de conclure à un lien causal entre les tumeurs et l’OGM que les rats ont absorbé.

Un autre problème tient à l’absence d’indication sur la composition exacte des régimes alimentaires des rats, ce qui complique encore l’interprétation des résultats.

En résumé, l’étude de Séralini ne fournit aucune conclusion certaine sur l’effet du maïs OGM. Elle n’est pas bancale parce que Monsanto et le lobby industriel des OGM l’ont déclarée telle. Elle est bancale pour des raisons de méthodologie de base qui peuvent être constatées par tout scientifique connaissant le domaine. Et critiquer cette étude n’équivaut pas à dire que les OGM sont un bienfait.

Les simplifications abusives et les amalgames ne font pas progresser la vérité. Le débat a été abusivement réduit à une opposition entre de courageux militants anti-OGM et une industrie diabiolisée. Le fait que des chimistes de Monsanto aient participé, il y a soixante-dix ans, au projet Manhattan, n’établit pas que les OGM participent de la même logique qu’Hiroshima. De plus, le monde des OGM ne se réduit pas à Monsanto. Une grande partie de l’Asie cultive des plantes génétiquement modifiées dont les producteurs n’ont rien à voir avec Monsanto. Ériger cette firme en figure unique et démoniaque de l’industrie agro-alimentaire est une réduction grossière qui n’aide pas à comprendre le tableau.

Un autre point important me semble être qu’on peut s’opposer aux OGM même si on juge qu’ils ne sont pas dangereux pour la santé. On peut juger que le modèle économique d’une agriculture industrielle basée sur les plantes OGM a des conséquences nuisibles pour la société ; et que l’utilisation des OGM conduit à une exploitation intensive qui appauvrit l’environnement. Mais en quoi l’agriculture intensive et industrielle sans OGM, telle qu’elle existe en France, est-elle préférable ? En quoi la pollution massive de régions comme la Bretagne par des engrais azotés et des lisiers qui produisent des nitrates est-elle moins nocive que l’utilisation d’OGM ? Est-il permis de rappeler que certaines recherches sur les OGM visent à créer, par exemple, des céréales transgéniques nécessitant moins d’engrais azotés ?

Poser ces questions risque d’être perçu par les adversaires de Monsanto comme une autre forme de défense de l’industrie, sinon comme un blasphème. Mais dans une démocratie normale, toutes les questions doivent pouvoir être débattues, même celles qui heurtent les convictions d’une minorité. Et dans une démocratie normale, on ne peut interdire une recherche scientifique, sauf si l’on démontre qu’elle contrevient à des principes éthiques fondamentaux.

En France, la recherche sur les OGM, aussi bien sur leur toxicité potentielle que sur leurs développements possibles, est arrêtée depuis une décennie. C’est pour cela que parmi les vingt-quatre études de longue durée sur les risques des OGM, aucune n’est française. Ce blocage est dû pour une large part à l’attitude des mouvements anti-OGM, qui ont mis de facto les chercheurs dans l’impossibilité de travailler sur le terrain. Les destructions de champs destinées à la recherche – et non à produire des OGM commercialisés - ont abouti à limiter étroitement les recherches françaises dans le domaine. Il est assez ironique que les supporters de Séralini dénoncent l’absence d’étude menée par la recherche publique en France, alors que le mouvement anti-OGM a contribué à créer cette situation.

Quant à nous, nous continuerons de publier nos enquêtes, pour l’information de nos lecteurs, et au risque de les irriter lorsque ce que nous découvrons ne va pas dans le sens attendu.

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