Samedi-sciences (56) : fraude scientifique à Harvard

Ex-star de Harvard, le biologiste et psychologue Marc Hauser, spécialiste du comportement animal, vient d’être reconnu coupable de fraude scientifique.

Ex-star de Harvard, le biologiste et psychologue Marc Hauser, spécialiste du comportement animal, vient d’être reconnu coupable de fraude scientifique. Selon un rapport de l’ORI (Office of Research Integrity), organisme dépendant du ministre de la santé des Etats-Unis, chargé de contrôler la « bonne conduite » des scientifiques, Marc Hauser a falsifié ou fabriqué de toutes pièces les données d’au moins six expériences.

Marc Hauser © Harvard Gazette Marc Hauser © Harvard Gazette

Le rapport de l’ORI, publié le 5 septembre, vient conclure un feuilleton qui a commencé il y a plus de deux ans (voir notre article ici). Le 10 août 2010, le Boston Globe révélait que le docteur Hauser prenait un congé d’un an après qu’une enquête eut mis en évidence des faits de « mauvaise conduite scientifique » (« scientific misconduct ») dans son laboratoire. Le journal ne mentionnait pas explicitement de fraude, mais indiquait qu’un article important paru en 2002 était retiré, parce que les données de l’étude n’était pas suffisantes pour étayer la conclusion.

La nouvelle provoquait la consternation des milieux universitaires : brillant, charismatique, élu plusieurs fois « professeur le plus populaire de la fac » par ses étudiants, Marc Hauser était l’une des vedettes de l’université Harvard, la plus ancienne des Etats-Unis, sise à Cambridge, Massachussets. Ses recherches, à la croisée entre psychologie évolutionniste et cognition animale, soulèvent des questions passionnantes : les singes se reconnaissent-ils dans un miroir ? Peuvent-ils apprendre des règles abstraites ? En quoi consiste la conscience animale ?

Marc Hauser était aussi un auteur à succès. Dans un best-seller paru en 2006, Moral Minds, il exposait comment la nature a « câblé » dans notre cerveau le sens du bien et du vrai…

Apparemment, l’auteur faisait exception à sa propre théorie. Peu après l’article du Boston Globe, le doyen de Harvard, Michael Smith, officialisait l’acusation dans une lettre aux membres de la faculté : « Le professeur Marc Hauser a été reconnu personnellement responsable, après une enquête approfondie effectuée par un comité d'investigation de la faculté, de huit cas de mauvaise conduite scientifique».

Le doyen ne livrait guère de détails sur la nature précise des infractions, mais faisait état de « problèmes concernant l'acquisition des données et leur analyse, la rétention des données, et le compte rendu de la méthodologie et des résultats».

On sait désormais ce que recouvrait cette phrase alambiquée. Le rapport de l’ORI détaille six cas de tricherie concernant des travaux menés ou publiés entre 2002 et 2011 :

•  L’ORI revient d’abord sur l’article de 2002 mentionné initialement par le Boston Globe. Cette étude, parue dans la revue Cognition, exposait un résultat spectaculaire : des singes de l'espèce pinché tamarin (Saguinus œdipus), petit primate qui vit en Colombie, avaient réussi à apprendre des règles abstraites sur des suites de syllabes.L’étude affirmait que les singes ayant appris une séquence telle que « la ta ta » avaient une réaction différente selon qu’on leur faisait entendre une séquence de structure analogue comme « ni gi gi » ou une séquence de structure différente comme « wo wo fe ». Les résultats censés étayer cette affirmation étaient synthétisés sur une figure représentant les réponses de 14 singes. Or, selon le rapport de l’ORI, la moitié des données de ce graphique ont été inventé de toutes pièces. De plus, le total des réponses données par le graphique est 16 alors qu’il n’y a que 14 singes…

• Dans deux expériences non-publiées, destinées à montrer que les tamarins réagissent davantage à certaines combinaisons particulières de consonnes et de voyelles, l’ORI a découvert que Hauser avait falsifié le codage des réponses des singes, de manière à rendre les résultats statistiquement significatifs. La même expérience menée par d’autres expérimentateurs avait donné des résultats non-significatifs.

• Plusieurs versions d’un projet d’article intitulé « Apprentissage de schémas grammaticaux par des enfants et des singes » (« Grammatical Pattern Learning by Human Infants and Monkeys ») comportent aussi des falsification. Ce projet d’article a été soumis à trois grandes revues (Cognition, Science, et Nature). Dans une première version du texte, l’auteur affirme que les tests ont été codés par trois expérimentateurs. Mais l’ORI a découvert que tous les codages avaient été faits par le seul Marc Hauser. D’autres falsifications ont été relevées dans les versions préliminaires du texte. Selon l’ORI, toutes ces inexactitudes ont été rectifiées par Hauser et ses collaborateurs, et l’article a finalement été publié dans Cognition en 2007 (en ligne, et en mai 2008 dans la version imprimée). Curieusement, cette cuisine des données n’a pas empêché la publication à l’époque. Mais c’est ce qui a déclenché le début de l’enquête menée par l’université Harvard sur Hauser.

Tamarin pinché (Saguinus oedipus) © Nilington Tamarin pinché (Saguinus oedipus) © Nilington

• Dans un autre article publié en 2007 par la revue Proceedings of the Royal Society B, Hauser et ses co-auteurs s’attachent à démontrer que des macaques peuvent compendre des gestes humains tel que pointer le doigt pour désigner un objet. L’article affirme que 31 singes sur 40 se sont approché de l’objet-cible après avoir observé le geste de l’expérimentateur humain, mais en fait ils n’éaient que 27 (notons que dans les deux cas, l’expérience est positive). Dans un autre volet de l’étude, il est fait état de 40 enregistrements vidéo alors qu’il n’y en a que 30. En l’occurrence, ces inexactitudes ne remettent pas en cause le résultat de l’expérience, et celle-ci a été publiée une deuxième fois en 2010, cette fois avec des données complètes (publication en ligne en juillet 2010, imprimée en 2011).

• Un autre article publié en 2007, cette fois-ci dans Science, soutient la même affirmation que le précédent : des singes sont capables de comprendre une indication donnée par un geste humain. Là encore, l’article a été publié avec des données incomplètes, et a ensuite été republié sous une forme correcte par la même revue en 2011.

• L’ORI mentionne aussi une expérience non publiée avec des macaques rhésus, qui vise à démontrer, comme celle de 2002, que les singes peuvent apprendre des règles de grammaire. Là encore, les comptes rendus de l’expérience comportent des falsifications de données. Mais l’étude n’a jamais été soumise à une revue pour publication.

Selon l’ORI, Marc Hauser n’a « ni reconnu ni nié avoir commis des actes de mauvaise conduite scientifique mais admet que l’office a trouvé des preuves d’une telle mauvaise conduite »… L’intéressé a accepté un compromis qui lui impose, pendant une période de trois ans, d’être supervisé pour toute recherche qu’il mènerait avec  l’aide de fonds publics du ministère de la santé des Etats-Unis.  

Dans une déclaration publique datée du 5 septembre, Marc Hauser décrit les cinq années d’enquête dont il a fait l’objet comme « une longue et douloureuse période ». Au total, il aura fallu dix ans au système scientifique américain pour reconnaître que l'article de 2002 était frauduleux.

Hauser se dit soulagé de pouvoir désormais « consacrer toute (son) énergie au prochain chapitre de (sa) carrière ». Un chapitre qui ne se déroulera pas à Harvard, dont Hauser a démissionné en juillet 2011. Et qui ne sera plus consacré aux tamarins, mais à la jeunesse à risque, sujet pour lequel Hauser se passionne depuis un an. « Ce travail est profondément satisfaisant  et j’ai hâte de faire de nouvelles contributions au bien-être de l’homme, à l’éducation, et au rôle de la connaissance scientifique dans la compréhension de la nature humaine», affirme-t-il dans sa déclaration.

On ne peut qu’admirer une telle faculté à rebondir. Tout en s’inquiétant que Hauser soit toujours aussi pressé : ses ennuis sont venus de sa propension à publier trop vite. Mais on ne se refait pas.

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