Samedi-sciences (157): les chimpanzés ont le sens du rythme

En Ouganda, les chimpanzés sauvages tambourinent sur les arbres à contreforts qui abondent dans la forêt tropicale pour signaler à distance leurs mouvements aux membres de leur troupe. C’est ce qu’ont observé Katie Slocombe, de l’université d’York (Grande-Bretagne) et ses collègues, dans une étude de terrain menée dans la forêt de Budongo, en Ouganda, qui vient d’être publiée par American Journal of Physical Anthropology (voir vidéo ci-dessous).

Le tambourinage des chimpanzés est connu depuis des années, et a été étudié notamment au début des années 1990 par les primatologues Hedwige et Christophe Boesch (Institut Max Planck de Leipzig), sur une troupe vivant dans la forêt de Tai, en Côte d’Ivoire. Les Boesch ont observé que le mâle dominant du groupe tambourinait sur les arbres lorsque la troupe était en mouvement, pour communiquer sa position et indiquer un changement de direction ou une pause.

Le tambourinage est effectué par les mâles et accompagne des appels typiques appelés « hululements haletés ». Au cours de leurs observations, les Boesch ont pu vérifier que les appels permettaient d’identifier le mâle émetteur. Le tambourinage porte à grande distance, ce qui permet aux autres membres de la troupe de l’entendre même lorsqu’ils sont dispersés sur un territoire qui peut atteindre la taille d’une ville comme Lyon. Dans le cas de la troupe étudiée à Tai, le meneur, appelé Brutus, utilisait le tambourinage pour transmettre ses « instructions » au reste de la troupe.

Katie Slocombe et ses collègues ont retrouvé une communication analogue dans une troupe de chimpanzés sauvages de la forêt de Budongo, dans l’ouest de l’Ouganda. Là aussi, ce sont les mâles qui tambourinent, pour appuyer leurs appels, et ils le font plus souvent quand ils sont en déplacement. Selon la revue Science, Katie Slocombe a analysé 293 séquences de hululements haletés pour voir dans quel contexte les mâles recourent au tambourinage. Il apparaît que ces exercices de percussion ne sont pas corrélés à des situations où un mâle cherche à impressionner ses congénères, par exemple pour éloigner ses rivaux parce qu’il a des vues sur une femelle. Ce n’est pas non plus le rang social dans la troupe qui détermine la fréquence des tambourinages. Par contre, les chercheurs ont constaté que les tambourinages associés aux appels des mâles sont beaucoup plus fréquents lorsque les chimpanzés se déplacent.

Katie Slocombe et ses collègues ont aussi observé que chaque mâle possède un style de tambourinage particulier. Les enregistrements de huit mâles effectués entre 2003 et 2011 montrent que la durée du tambourinage, le rythme, le nombre de pauses et de répétitions varie en fonction de chaque individu. Les styles individuels sont suffisamment distincts pour qu’un algorithme statistique puisse identifier le tambourineur une fois sur deux. On peut supposer que les chimpanzés, qui sont habitués à écouteur leurs congénères, reconnaissent mieux son de chaque mâle que l’algorithme.

Katie Slocombe et ses collègues en déduisent que les tambourinages peuvent être perçus à longue distance et informer les membres de la troupe sur la position et les mouvements d’un mâle particulier. Associés aux hululements haletés (qui sont eux très reconnaissables individuellement), ils peuvent – comme les Boesch l’ont observé à Tai – permettre à la troupe de coordonner ses mouvements. Et cela même à une assez longue distance, dans l’environnement de la forêt tropicale, où la communication visuelle est limitée du fait de la faible visibilité.

Cependant, Slocombe estime que des études sur un échantillon plus large seront nécessaires pour déterminer précisément quelles informations peuvent être transmise par les solos de batterie des chimpanzés. La chercheuse pense aussi que ses recherches montrent que le sens du rythme n’est pas réservé aux humains. Ces derniers ont-ils commencé à jouer de la batterie pour coordonner les mouvements d’un groupe à longue distance ?  La question est ouverte.

 

 

 

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