Michel de Pracontal
Journaliste scientifique, j'ai travaillé à Science et Vie, à L'Evénement du Jeudi, et au Nouvel Observateur (de 1990 à 2009). Je suis aussi auteur de plusieurs livres dont le dernier, Kaluchua, vient de paraître au Seuil. Sur twitter: @MicheldePrac.
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Billet de blog 10 sept. 2016

Samedi-sciences (216): scandales, fraudes et purge dans les laboratoires

Une grave affaire de fraude à l’université Duke, aux États-Unis, un scandale retentissant au prestigieux Institut Karolinska de Stockholm, en Suède, et une purge massive des universités turques marquent l’actualité scientifique de cette rentrée 2016.

Michel de Pracontal
Journaliste scientifique, j'ai travaillé à Science et Vie, à L'Evénement du Jeudi, et au Nouvel Observateur (de 1990 à 2009). Je suis aussi auteur de plusieurs livres dont le dernier, Kaluchua, vient de paraître au Seuil. Sur twitter: @MicheldePrac.
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Depuis le mois d’août dernier, l’université Duke, établissement de renommée mondiale, sis à Durham, Caroline du nord, est sous le coup d’une procédure intentée par un lanceur d’alerte. Ce dernier, le biologiste Joseph Thomas, accuse les dirigeants de l’université d’avoir exploité des recherches frauduleuses pour obtenir 200 millions de dollars de crédits publics, rapporte la revue Science.

La chapelle de l'université Duke © DR

L’affaire a débuté il y a plus de trois ans. En 2013, une chercheuse de l’université Duke travaillant dans le domaine de la biologie pulmonaire, Erin Potts-Kant, a été arrêtée et condamnée pour détournement de fonds. L’enquête a montré qu’elle avait siphonné plus de 25 000 dollars du système de santé de l’université pour acheter divers produits, allant jusqu’à fabriquer de faux reçus pour justifier ses factures. Après avoir plaidé coupable, Erin Potts-Kant s’en est tirée avec une amende et une condamnation à un travail d’intérêt général.

Il est aussi apparu que Potts-Kant avait trafiqué de nombreuses données scientifiques, ce qui a conduit à la rétractation de quinze de ses publications. Les dirigeants de l’université Duke espéraient en rester là, mais Joseph Thomas, qui a travaillé dans la même unité de biologie pulmonaire que Potts-Kant, les accuse d’avoir sciemment couvert les fraudes de cette dernière. Selon Thomas, l’université Duke aurait obtenu environ 200 millions de dollars de crédits publics pour des projets reposant sur les recherches frauduleuses de Potts-Kant. L’université se défend de toute malversation, et assure avoir informé plusieurs agences fédérales du problème en 2013 – tout en reconnaissant qu’elle n’en connaissait pas toute l’ampleur. À suivre.

Encore plus grave, l’affaire qui touche l’Institut Karolinska, célèbre université médicale près de Stockholm, a malheureusement causé des morts. Depuis 1901, c’est l’Institut Karolinska qui désigne le ou les lauréats du prix Nobel de médecine. Cette année, le rayonnement de l’institut sera obscurci par le scandale Paolo Macchiarini.

Paolo Macchiarini © DR

Chirurgien star, Macchiarini est devenu mondialement célèbre en effectuant la première greffe d’une trachée artificielle, en 2011. Il a opéré trois patients à l’hôpital universitaire associée à l’Institut Karolinska entre 2011 et 2013. Deux sont décédé et une troisième n’a survécu que grâce à une greffe effectuée après l’intervention de Maccharini. Le Karolinska a exclu Maccharini de son équipe de chirurgiens à partir de 2013, mais cela ne l’a pas empêché d’effectuer cinq autres interventions dans d’autres centres, hors de Suède, notamment en Russie. Au total, six des huit patients à qui il a implanté une trachée artificielle sont morts, rapporte la revue Nature. En juin 2016, le parquet de Stockholm a lancé une enquête préliminaire pour homicide involontaire et blessures.

Une autre enquête a été diligentée par l’hôpital Karolinska en février 2016 et confiée au conseil national suédois sur l’éthique médicale. Le rapport de cette enquête, divulgué le 31 août, conclut que Maccharini a été protégé par une « culture du silence » et d’une « pensée de groupe » trop complaisante. Un deuxième rapport indépendant, commandité par l’Institut Karolinska, dénonce une « attitude nonchalante vis-à-vis de la réglementation », alors que le chirurgien italien était accusé de mauvaise conduite scientifique. Il est apparu, notamment, que la direction de l’hôpital n’a pas fait d’évaluation du risque avant les interventions, et n’a pas non plus effectué de suivi. Et les collègues de Maccharini qui se sont risqué à émettre des critiques ont été discrédités.

L’Institut Karolinska a créé une page exposant chronologiquement les développements de l’affaire et s’efforce, depuis le début de l’année 2016, de corriger sa négligence initiale en adoptant une attitude de complète transparence. Il reste que l’affaire a sérieusement entamé la réputation de l’institut Karolinska. Selon l’organisme d’enquêtes d’opinion TNS Sifo, l’indice de réputation du Karolinska a chuté de 85 à 59 (sur une échelle de 0 à 100), faisant reculer le Karolinska de la quatrième à la douzième place parmi les université suédoises.

Les tricheries et manquements éthiques en science ne se limitent certainement pas aux États-Unis ou à la Suède. C’est un phénomène mondial en pleine expansion, démontre notre collaborateur Nicolas Chevassus-au-Louis qui a inventé le terme « malscience », sur le modèle de « malbouffe », pour décrire l’« explosion de la fraude scientifique ».

Chevassus-au-Louis a mené une enquête documentée qu’il expose dans un livre précisément intitulé Malscience. On y apprend que 2% des scientifiques, interrogés de manière anonyme, reconnaissent avoir inventé ou falsifié des données, ce qui place l’effectif des chercheurs potentiellement fraudeurs à pas moins de 140.000 individus dans le monde.

En Turquie, les chercheurs risquent d’avoir de moins en moins la possibilité de tricher : leur problème le plus urgent est de garder leur emploi. Le gouvernement d’Ankara a licencié 2346 universitaires accusés d’avoir des liens avec le coup d’État de juillet et avec son instigateur supposé, le mouvement Gülen. Mais les universitaires protestent qu’un certain nombre des licenciés sont de simples opposants à la politique du gouvernement, et non des partisans de Gülen. Ainsi, plus de 40 universitaires mis à la porte sont des signataires d’une pétition pacifiste appelant à la fin des violences entre forces gouvernementales et séparatistes kurdes, rapporte Nature. L’ampleur de la purge, qui a surpris les universitaires, affecte l’avenir de la recherche scientifique en Turquie.

A l’attention de nos lecteurs : à partir de ce numéro, Samedi-sciences adopte nouvelle formule ; ce blog hebdomadaire ne sera plus consacré à un sujet unique développé dans un article, mais fera chaque samedi un point sur l’actualité scientifique de la semaine, ou sur un aspect important de cette actualité.

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