Samedi-sciences (115): le déclin des grands carnivores

Léopard des neiges © Université d'état d'Oregon Léopard des neiges © Université d'état d'Oregon

Roi des animaux dans le monde de la fiction, le lion n’est plus, dans la nature, qu’une espèce vulnérable, réduite à 17% de son territoire historique. Son habitat africain a été considérablement réduit et il a été décimé par l’homme, au nom de la protection des populations et des élevages. Son proche parent le léopard est classé comme « presque menacé », et a perdu 35% de ses espaces. Le tigre est en danger et n’a plus que 18% de son domaine naturel. Le loup rouge, espèce américaine, est en danger critique, et occupe moins de 1% de son aire géographique antérieure.

Si les grands carnassiers ont dominé la nature, ils sont aujourd’hui fragilisés par la perte de leurs habitats naturels, et presque toutes leurs populations déclinent. Un groupe international de biologistes environnementaux vient d’établir un bilan de la situation des 31 plus grandes espèces de mammifères carnivores terrestres : grands félins, ours, loups, lynx, dingos, loutres, hyènes (à noter qu’une des espèces, le panda géant, se nbourrit de végétaux, bein qu’il fasse partie des ursidés). Cette étude, dirigée par William Ripple (université d’état d’Oregon) et publiée dans dans la revue Science, porte sur toutes les espèces de carnivores terrestres dont le poids adulte est supérieur à 15 kilos (à l’exception des phoques et otaries).

Loup gris © Chris Muiden Loup gris © Chris Muiden

Sur les 31 espèces, 24 voient leurs populations régresser, quatre ont des effectifs stables, deux ont une situation incertaine et une seule, l’ours noir américain, est en progression. Selon les critères de l’UICN (union internationale pour la conservaton de la nature), sept espèces sont dans une situation peu inquiétantes, cinq sont « presques menacées », 10 sont « vulnérables », 8 sont « en danger » et une « en danger critique ».

Le déclin des grands prédateurs carnivores est principalement liée à la concurrence d’un prédateur encore plus efficace, l’homme. S’ils ne craignent aucune espèce sauvage, les grands carnivores sont exposés parce qu’ils ont de fortes contraintes énergétiques, qu’ils ont besoin de vastes territoires et qu’ils recherchent des proies de grande taille. « Cette association entre de faibles densités de population, des taux de reproduction bas, des besoins élevés en nourriture et une circulation sur de grands espaces, qui les met en conflit avec les humains et les élevages, est ce qui les rend vulnérables et peu aptes à se protéger », résument Ripple et ses collègues.

Les grands carnivores sont perçus comme une nuisance et pourchassés, du fait qu’ils sont susceptibles d’attaquer les troupeaux et parfois les humains eux-mêmes. Conséquence, ils sont décimés et leurs habitats sont fragmentés ou disparaissent. « Globalement, nous sommes en train de perdre nos grands carnivores, estime William Ripple. Beaucoup des ces animaux risquent de s’éteindre, localement ou globalement. Par une ironie du sort, cela se produit au moment où nous sommes en train de comprendre l’importance de leur rôle écologique. »

Si Ripple défend les fauves et les loups, ce n’est pas uniquement en vertu d’un principe de conservation de la nature, ou d’une vision romantique de la vie sauvage. C’est parce que les grands carnassiers ont un rôle régulateur pour l’environnement. Ils ont une double action : d’une part, ils limitent les populations de grands herbivores ; d’autre part, ils contrôlent indirectement les populations de prédateurs moyens. De ce fait, ils produisent des effets « en cascade » qui peuvent être bénéfiques pour l’environnement.

Dans les zones où coexistent lions et léopards, ces fauves exercent un contrôle indirect sur les populations de prédateurs moyens tels que les babouins. Quand leurs effectifs diminuent, on voit se multiplier les babouins, ce qui entraîne un déclin des petits ongulés et primates. De plus, les babouins représentent une grande menace pour les élevages et les cultures et consomment des plantes et des protéines animales utilisées par l’homme dans l’Afrique sub-saharienne. De ce fait, dans certaines régions, les cultures doivent être surveillées pour les préserver des raids de babouins.

En Amérique, les loups gris, à qui l’on reproche d’attaquer les troupeaux, peuvent limiter les populations d’élans et de cervidés. La prédation conjointe exercée par les loups et les ours mainteient une densité modérée de cervidé. En leur absence, les herbivores prospèrent et déséquilibrent la végétation, affectant par ricochet les populations d’oiseaux et de petits mammifères. Dans certains cas, l’aspect des rives d’un fleuve peut être totalement modifié par une surpopulation de cervidés.

Jeunes tigres de Malaisie © Malcolm Jeunes tigres de Malaisie © Malcolm

En Finlande, la réintroduction du lynx d’Eurasie (Lynx lynx) a entraîné la stabilisation des populations de renards rouges, ce qui a permis le retour d’espèces d’oiseaux come les tétras lyre, ainsi que des lièvres des montagnes, et au total a augmenté la productivité de l’écosystème.

Autre exemple : les loutres de mer, étudiées en Alaska, limitent les populations d’oursins, ce qui en retour favorise les varechs et d’autres algues, et a un impact sur l’écosystème de la côte, notamment du fait que les varechs amortissent les vagues et les courants côtiers, et qu’il se créent de nouveaux habitats biologiques.

Loutre de mer avec son petit  © Mike Baird Loutre de mer avec son petit © Mike Baird

Tous ces effets ne sont encore que partiellement connus, mais ils montrent que le rôle écologique des grands carnassiers est complexe et important. En protégeant indirectement les écosystèmes végétaux, ils ont un effet positif sur la biodiversité des plantes, les forêts, la capacité de la biomasse végétale à retenir le gaz carbonique. En limitant la densité d’herbivores sauvages, ils favorisent paradoxalement les élevages qu’on leur reproche d’attaquer (ce qui ne signifie pas, bien sûr, qu’ils n’exercent pas aussi une action prédatrice coûteuse pour les éleveurs).

L’action sur l’environnement des grands carnivores mérite d’être approfondie, à la fois pour son intérêt pratique potentiel et parce qu’elle fournit un modèle riche et complexe du fonctionnement des écosystèmes. Mais il ne faut pas tarder à effectuer cette recherche : inexorablement, l’accroissement des populations humaines conduit à augmenter les espaces consacrés à l’élevage et à réduire les habitats des prédateurs sauvages. En poussant le raisonnement à ses limites, pour sauver les carnivores, l’homme devrait devenir végétarien. Le problème n’est pas simple.

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