Samedi-sciences (180): animaux de laboratoire, plus de souris, moins de singes

Aux États-Unis, le nombre d’animaux utilisés pour la recherche biomédicale est tombé à son plus bas niveau depuis plus de quarante ans, selon les statistiques de l’USDA, l’équivalent de notre ministère de l’agriculture : en 2014, environ 834000 primates, lapins, écureuils, furets, chats, cochons d’Inde et autres espèces soumises à la régulation fédérale ont servi à des expériences de recherche, contre plus de 1,5 million au début des années 1970,

Aux États-Unis, le nombre d’animaux utilisés pour la recherche biomédicale est tombé à son plus bas niveau depuis plus de quarante ans, selon les statistiques de l’USDA, l’équivalent de notre ministère de l’agriculture : en 2014, environ 834000 primates, lapins, écureuils, furets, chats, cochons d’Inde et autres espèces soumises à la régulation fédérale ont servi à des expériences de recherche, contre plus de 1,5 million au début des années 1970, rapporte la revue Science. La tendance à la baisse est constante depuis 1993. Le nombre d’animaux utilisés a diminué de 17% depuis 2008 et de 6% entre 2013 et 2014.

Le nombre de lapins utilisés dans les laboratoires aux Etats-Unis a baissé de 36% depuis 2008 © USDA Le nombre de lapins utilisés dans les laboratoires aux Etats-Unis a baissé de 36% depuis 2008 © USDA

Il faut préciser que les statistiques de l’USDA ne concernent que les espèces protégées par une loi américaine de 1966 sur le bien-être des animaux (AWA ou animal welfare act). En termes quantitatifs, c’est une petite minorité : 98% des animaux de laboratoires – rats, souris, oiseaux et poissons – ne relèvent pas de l’AWA et ne sont pas comptabilisés par le Département de l’agriculture. Pour les espèces protégées par l’AWA, qui sont aussi celles qui ont le plus de poids symbolique, la tendance est générale : entre 2013 et 2014, le nombre de chiens utilisés dans les expériences a baissé de 12% (16% depuis 2008), celui de primates de 10% (19% depuis 2008), et celui de lapins de 11% (36% depuis 2008). Seuls les écureuils et les furets voient leur usage augmenter – peut-être en relation avec des recherches sur certains virus dont ces espèces sont les hôtes.

Selon Tom Holder, directeur du groupe Speaking of research, qui défend l’expérimentation animale, cette tendance « ne montre aucun signe de ralentissement, en fait elle s’accélère ». Alka Chandna, de l’association de défense des animaux Peta, s’en réjouit. Toutefois, Holder comme Chandna estiment que l’opposition à l’expérimentation animale n’est pas le seul facteur de cette évolution, même si elle a joué un rôle, d’autant que l’opinion publique en général est de plus en plus hostile à l’usage des animaux de laboratoire. Cette opposition a contribuéà rendre la règlementation plus stricte, ce qui a augmenté le coût de la recherche avec des animaux.

En liaison avec ce facteur économique, le développement de la modélisation informatique et des cultures de tissus cellulaires ont remplacé une partie des expérimentations animales. Celles-ci sont aussi de plus en plus délocalisées en Chine ou dans d’autres pays, notamment d’Asie, où elles sont moins coûteuses.

Mais il semble que le phénomène le plus important soit l’accroissement massif de l’utilisation des rats et des souris en recherche biomédicale : au cours des quinze dernières années, l’effectif de ces animaux dans les laboratoires de recherche aux Etats-Unis a augmenté de 73%, selon une étude réalisée par Peta. D’après les calculs de l’association, les 25 plus grands laboratoires publics américains hébergeaient quotidiennement un total de 128 900 rats et souris en 2012, contre 74 600 en 1997.

La direction du NIH (National Institutes of Health, principal organisme de recherche médicale américain), souligne que ces chiffres sont simplistes, car il existe plus de 1000 institutions autorisées à expérimenter sur des animaux aux Etats-Unis. Néanmoins, le NIH reconnaît que la tendance « reflète exactement ce que souhaitent le public et les scientifiques, c’est-à-dire recourir à des espèces plus bas dans l’échelle de l’évolution ». Par ailleurs, la hausse reflète aussi une forte augmentation du volume global de la recherche biologique à partir des années 2000.

La plus grande partie de l’augmentation signalée par Peta vient de l’usage des souris, qui forment désormais le plus gros contingent d’animaux de laboratoires. De plus, le nombre de souris transgéniques dans les laboratoires a beaucoup augmenté, à l’échelle internationale. De plus en plus de recherches utilisent des souris manipulées comme modèle, aussi bien pour l’étude de pathologies que pour celles de mécanismes biologiques.

Susan Larson avec un chimpanzé dans sonlaboratoire de Stony Brook (Etats-Unis) © Susan Larson Susan Larson avec un chimpanzé dans sonlaboratoire de Stony Brook (Etats-Unis) © Susan Larson

En résumé, l’expérimentation animale s’est donc reportée sur les espèces de mammifères les moins proches de l’homme, principalement sur les souris, et ces dernières sont de plus en plus « artificielles ». A l’autre bout de l’échelle évolutive, les chimpanzés, nos plus proches cousins, sont en passe de disparaître des laboratoires. Le 12 juin dernier, le FWS (Fish and Wildlife Service), agence publique de protection de la vie sauvage, a décidé de classer les chimpanzés captifs comme espèce en danger. Cette décision vise à combler le vide juridique dû au fait que les chimpanzés sauvages, en tant qu’espèce en danger, bénéficient aujourd’hui d’une protection légale. Le FWS veut attribuer les mêmes droits aux chimpanzés captifs, ce qui concerne à la fois les animaux de recherche que ceux des zoos ou ceux qui sont employés dans des cirques et des spectacles.

Pour la recherche, la nouvelle réglementation concerne plus de 700 chimpanzés de laboratoire, et va pratiquement mettre fin à une grande partie des recherches sur les chimpanzés, en-dehors de celles qui peuvent bénéficier à l’espèce sauvage, en particulier les travaux visant à améliorer l’habitat des chimpanzés ou la gestion des populations dans la nature.

Certains chercheurs jugent que ces restrictions vont empêcher des recherches médicales sur des maladies qui affectent à la fois l’homme et le chimpanzé. Ils objectent aussi que les chimpanzés captifs qui ont été élevés pour faire de la recherche n’ont qu’un lien faible avec leurs congénères sauvages. Cependant, la recherche biomédicale sur les chimpanzés a déjà très fortement diminué aux Etats-Unis. En 2013, le NIH a décidé de retirer plus de 300 chimpanzés captifs de ses laboratoires, et n’en a gardé qu’une cinquantaine pour des recherches considérées comme satisfaisant aux critères éthiques.

Parallèlement, à New York, un mouvement a intenté des procès pour faire reconnaître à plusieurs chimpanzés captifs des droits équivalents à ceux d’une personne, et notamment le droit à la liberté de mouvement (voir Samedi-sciences du 6 décembre 2014). La cour suprême de New York doit statuer prochainement sur le cas de deux chimpanzés qui vivent dans un laboratoire de recherche de l’université Stony Brook, et servent à des recherches (non invasives) sur la bipédie et la locomotion des primates. « Bientôt, le type de travail que je fais ne sera plus possible », estime Susan Larson, l’anatomiste qui mène ces recherches, interviewée dans Science. Nous allons finir par nous couper totalement des chimpanzés ; ils vont devenir des aliens. Cela m’attriste, parce que je pense qu’il y a encore beaucoup de choses que nous pouvons apprendre d’eux. »

D’un côté, des chimpanzés surprotégés, mais que l’on risque de ne plus pouvoir étudier alors qu’ils sont en voie de disparition ; de l’autre, des souris de labo produites en masse pour des expériences de plus en plus artificielles. La recherche n’est pas un métier facile.

 

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