Mediator: «Le Monde» aurait pu savoir depuis décembre 2010

Titre à la une du Monde daté du vendredi 13 mai 2011: «Mediator : Servier savait depuis 1995». Le quotidien s'est procuré un rapport interne de la filiale britannique de Servier, daté de 1993, établissant qu'«une fois absorbé par l'organisme, le Mediator donnait un composé, la norfenfluramine, dont il a été établi en 1995 qu'il était dangereux».

Titre à la une du Monde daté du vendredi 13 mai 2011: «Mediator : Servier savait depuis 1995». Le quotidien s'est procuré un rapport interne de la filiale britannique de Servier, daté de 1993, établissant qu'«une fois absorbé par l'organisme, le Mediator donnait un composé, la norfenfluramine, dont il a été établi en 1995 qu'il était dangereux». Autrement dit, ce rapport démontrait en 1993 que la norfenfluramine était un métabolite du benfluorex, la molécule active du Mediator. Or, la norfenfluramine est aussi le métabolite principal de l'Isoméride et du Pondéral, les deux coupe-faim de Servier dont il a été démontré en 1995 qu'ils étaient associés à un risque d'hypertension artérielle pulmonaire, maladie gravissime dont le seul traitement durable est une greffe des poumons.

Toujours selon Le Monde, l'existence du rapport de 1993 accrédite l'accusation de "tromperie" portée contre le groupe Servier par le député socialiste Gérard Bapt, président de la mission d'information sur le Mediator de l'Assemblée nationale, ainsi que par l'un des avocats des victimes, Maître Charles-Joseph Houdin.

Mediapart se félicite de constater que Le Monde confirme des informations connues de nos lecteurs depuis plusieurs mois... Le 21 décembre 2010, nous écrivions : «C'est en fait dès 1995 que des médecins ont suspecté une possible association entre la prise de Mediator et la survenue d'une hyperension artérielle pulmonaire». Le 15 mars 2011, nous publiions un article intitulé «Comment les premières victimes du Mediator ont été escamotées». Dans cet article, nous présentions un rapport inédit, établi par le Centre régional de pharmacovigilance de Besançon et communiqué aux experts concernés le 10 mai 1994, lors d'une réunion de la Commission nationale de pharmacovigilance (CNPV). Ce rapport de 1994 contenait déjà la description de quatre cas de patients - trois femmes et un homme - ayant contracté une hypertension pulmonaire après avoir consommé du Mediator. Précision importante : des représentants de Servier étaient présent à la réunion du 10 mai 1994. Ce n'est donc pas en 1995, mais au moins dès 1994, que le groupe Servier a pu suspecter un risque associé à son produit. Et il a eu confirmation de ces soupçons lors d'une autre réunion de la CNPV, tenue le 28 avril 1995, dont nous avons fait état dans un article intitulé "Mediator: ce qu'on a caché à l'Igas".

Le plus ancien de ces cas, une patiente née le 21 septembre 1947, a fait l'objet d'un diagnostic d'hypertension pulmonaire en 1988. Son dossier a été enregistré au Centre de pharmacovigilance de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris. Sur une fiche de signalement d'effet indésirable d'un médicament, fiche établie en anglais par les laboratoires Servier, on peut lire que le dossier a été transmis à Servier le 3 juillet 1995 et que le médicament suspecté («Suspect drug») est le «Mediator (benfluorex)». La fiche elle-même est datée de 1999. Ainsi, le groupe Servier savait en 1995, et écrivait en 1999, que le Mediator pouvait avoir un effet nocif.

La fiche établie par Servier La fiche établie par Servier

Il faut ajouter que le rapport de 1993 révélé par Le Monde ne fait que préciser une notion connue bien avant, à savoir la parenté entre le benfluorex, molécule du Mediator, et les fenfluramines de l'Isoméride et du Pondéral. Un numéro de la Presse médicale daté de 1992 que nous citions dans un article mis en ligne le 22 décembre 2010 indiquait que le benfluorex a un «effet anorexigène», qu'il «est un dérivé de la fenfluramine» et que c'est une «molécule issue de la famille de la fenfluramine».

Mais ce savoir remonte à bien plus loin, comme l'a démontré le rapport de l'enquête de l'IGAS sur le Mediator, publié le 15 janvier dernier. Les rapporteurs ont en effet découvert une étude financée par Servier, datant de 1972, qui démontre que «le métabolisme du benfluorex conduit, directement et indirectement, entre autres métabolites, à la norfenfluramine, excrétée ensuite dans l'urine.» Cette étude n'est pas, comme celle exhumée par Le Monde, un rapport interne à Servier, elle est publiée dans le Journal of Pharmacy and Pharmacology (1972, vol. 24, p. 288). Les auteurs se nomment Beckett, Brookes et Shenoy et remercient explicitement le groupe Servier pour son soutien financier. Et ils démontrent exactement la même chose que Gordon et Vis, les deux chercheurs de Servier qui ont écrit le document de 1993 révélé par Le Monde. Reste à comprendre pourquoi Servier éprouvait en 1993 le besoin de prouver un fait établi déjà vingt ans plus tôt.

Il faut enfin rappeler que Mediapart a publié le 10 avril 2011 un article intitulé «Mediator : l'administration savait tout dès 1995». Cet article présentait une note inédite d'octobre 1995, signée du directeur de l'Agence du médicament, Didier Tabuteau, qui indiquait que le Mediator devait être exclu des préparations magistrales anorexigènes (autrement dit, les coupe-faim fabriqués artisanalement par les pharmaciens), et qu'il faisait l'objet d'une «surveillance» quant à sa «sécurité d'emploi». La note de Tabuteau était adressée au directeur général de la santé. Si les anorexigènes ont fait l'objet de restrictions en 1995, c'est en raison du risque d'hypertension pulmonaire. Il est évident que le groupe Servier ne pouvait ignorer que l'Agence du médicament et la DGS avaient jugé nécessaire d'écarter le Mediator des préparations anorexigènes en raison du risque pulmonaire.

Au total, le scoop du Monde peut difficilement être considéré comme une révélation pour les lecteurs de Mediapart, même s'il n'est pas inintéressant de découvrir que Servier a fait faire en 1993 une recherche dont le résultat était déjà acquis depuis deux décennies. Le plus important, en l'occurrence, est que Servier ne peut guère soutenir, comme ses représentants l'ont fait lors de leurs auditions à l'Assemblée nationale et au Sénat, qu'il n'y a aucune similitude entre le métabolisme du benfluorex et celui des fenfluramines.

Quant à la question de savoir à quel moment précis le laboratoire a connu la nocivité de son produit, elle reste ouverte. Selon le rapport de l'IGAS, un chercheur de Servier déclarait dès 1971 qu'il existait «des preuves d'hypertension artérielle chez l'animal» causée par la fenfluramine. Il semble donc que les scientifiques du groupe Servier connaissaient la nocivité potentielle du Mediator avant même sa mise sur le marché, en 1976. Et sensiblement avant 1995...

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