Samedi-sciences (193): un peu moins de CO2 dans l'atmosphère en 2015

Puits de pétrole dans le Dakota du nord © Rob Jackson/Stanford university Puits de pétrole dans le Dakota du nord © Rob Jackson/Stanford university

Décidément, 2015 restera dans l’histoire comme l’année charnière pour le changement climatique : pas seulement à cause de la COP21, ni parce que cette année devrait être la plus chaude de l’histoire et la première où le réchauffement planétaire dépasse 1 °C par rapport à température moyenne d’avant l’ère industrielle ; ni parce que la concentration mensuelle moyenne de l’atmosphère en gaz carbonique (CO2) a atteint 400 ppm pour la première fois depuis 800.000 ans ; mais encore parce que, et c’est aussi une première historique, les émissions globales de CO2 ont cessé d’augmenter rapidement et ont même (un peu) diminué, alors que la croissance économique mondiale ne s’est pas interrompue depuis plusieurs années.

« En 2014, les émissions globales de CO2 produites en brûlant des combustibles fossiles n’ont augmenté que de 0,6 %, dit Rob Jackson, de l’université Stanford, premier auteur de l’étude qui révèle cette bonne surprise, publiée dans la revue Nature Climate Change. Cette année, on peut s’attendre à ce que les émissions soient stationnaires ou baissent légèrement, malgré une forte croissance du PNB mondial. »

Jackson et ses collègues travaillent pour le Global Carbon Project, spécialisé dans l’étude des émissions carbonées. Ils ont utilisées les dernières données disponibles. Elles montrent qu’en 2014, les émissions mondiales de CO2 dues à l’utilisation des combustibles fossiles et à la production de ciment étaient d’environ 35,9 gigatonnes (Gt), en hausse de 0,6% par rapport à 2013, alors que la tendance qui prévalait jusqu’ici était une hausse de 2,4% par an ; pour 2015, l’estimation est de 35,7 Gt CO2, soit une baisse de 0,6%.

Ce résultat est inespéré, compte tenu de ce que les émissions de CO2 mondiales étaient en croissance rapide depuis une décennie ; il y a eu un fléchissement lié à la crise financière de 2007-2008, mais les émissions sont ensuite reparties fortement à la hausse (voir la courbe ci-dessous). Or, depuis 2012, la croissance mondiale est soutenue et au-dessus de 3% par an. C’est la première fois que l’on observe une diminution ou une stagnation des émissions carbonées qui ne soit pas liée à une baisse de la croissance économique.

Du fait des incertitudes du calcul, il n’est pas totalement sûr que les émissions diminuent en 2015 : leur valeur réelle sera comprise entre -1,6% et +0,5% par rapport à celle de 2014 ; mais même si la valeur finale est en légère hausse, elle confirmera de toute façon le ralentissement observé l’année dernière.

Évolution des émissions de CO2 (ronds blancs) et des émissions rapportées au PIB (carrés noirs) © Jackson/Nature Climate Change Évolution des émissions de CO2 (ronds blancs) et des émissions rapportées au PIB (carrés noirs) © Jackson/Nature Climate Change

Une grande partie de ce ralentissement est dû à la consommation de charbon en Chine, explique Corinne Le Quéré, co-auteur de l’étude et chercheuse à l’université britannique d’East Anglia. « Après une décennie de croissance rapide, les émissions chinoises n’ont augmenté que de 1,2% en 2014, et devraient diminuer de 3,9% en 2015 », dit-elle.

La Chine est le premier émetteur mondial, produisant 27% du CO2 global. L’impact d’une baisse des émissions chinoises est donc inévitablement très important. En 2014, plus de la moitié des nouveaux besoins énergétiques chinois ont été couverts par des sources sans combustibles fossiles : hydraulique, nucléaire, énergie éolienne et solaire.

En-dehors de la Chine, la demande mondiale de pétrole et de gaz naturel a fléchi en 2014, et la croissance des énergies renouvelables s’est poursuivie à un rythme rapide (voir aussi notre article). La puissance cumulée des éoliennes installées dans le monde a atteint 370 gigawatts fin 2014, dont 51 gigawatts installée au cours de l’année, ce qui représente plus en un an que la capacité totale sur la planète il y a dix ans. La Chine, à elle seule, a construit 23 gigawatts d’éoliennes en 2014. L’énergie solaire photovoltaïque suit une évolution similaire : la puissance totale installée est passée de 3,7 gigawatts en 2004 à 178 gigawatts en 2014, avec 40 gigawatts nouveaux installés en 2014.

Les efforts pour réduire la déforestation et diminuer les émissions dues à l’utilisation des sols ont aussi permis des progrès : grosso modo, ils ont permis d’éviter 20 gigatonnes d’émissions de CO2 pendant la décennie écoulée.

Malgré ces améliorations, la vraie question est de savoir si le signal positif de 2014-2015 annonce le début d’une tendance durable qui va permettre d’atteindre rapidement le maximum des émissions de CO2, et d’entamer la redescente ; ou si ce signal n’est qu’un épisode conjoncturel qui n’empêchera pas les émissions de repartir à la hausse dans les prochaines années.   

La réponse n’a rien d’évident, estiment les chercheurs. L’élément favorable est que le ralentissement actuel se produit dans une période de croissance économique mondiale forte, autour de 3% ; cela signifie que la croissance n’entraîne pas mécaniquement une hausse des émissions. En Europe et en Amérique du nord, les émissions sont en baisse depuis une décennie (elles ont cependant légèrement remonté aux États-Unis et au Canada entre 2012 et 2014). Mais les pays industrialisés sont encore loin d’avoir fait tous les efforts possibles pour réduire leurs émissions.

De leur côté, les grandes économies émergentes peuvent très difficilement répondre à leurs besoins sans faire appel au charbon. À commencer par l’Inde et la Chine, qui doivent à elles deux satisfaire la demande énergétique de plus de 2,6 milliards de personnes.

Même avec un effort important, la Chine risque d’avoir des émissions encore élevées dans la décennie à venir, et légèrement plus importantes en 2030 qu’aujourd’hui. L’Inde, elle, est moins en avance pour les énergies renouvelables et ses émissions vont inévitablement augmenter. De nombreux autres pays émergents sont dans des situations similaires, à des échelles moins importantes que les deux géants asiatiques.

Au total, malgré le signal encourageant de 2015, il reste un long chemin à parcourir: « Même si nous atteignons un pic global des émissions d’ici une ou deux décennies, nous émettrons encore des quantités massives de CO2 en brûlant des combustibles fossiles », dit Rob Jackson.

 

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