Samedi-sciences(26): de l'air frais pour la planète!

La planète a besoin d’un bol d’air pur, et nous pouvons le lui offrir sans attendre : tel est le message d’un groupe international de scientifiques qui viennent de publier une étude démontrant qu’en vingt ans, il est possible de «nettoyer l’atmosphère» tout en freinant le réchauffement climatique.

La planète a besoin d’un bol d’air pur, et nous pouvons le lui offrir sans attendre : tel est le message d’un groupe international de scientifiques qui viennent de publier une étude démontrant qu’en vingt ans, il est possible de «nettoyer l’atmosphère» tout en freinant le réchauffement climatique.

Pollution atmosphérique au sud de Paris © Céréales Killer Pollution atmosphérique au sud de Paris © Céréales Killer

L’étude, qui paraît dans la revue Science, a été menée par vingt-quatre chercheurs américains, asiatiques ou européens sous la direction de Drew Shindell, de l’Institut Goddard de la Nasa (New York). Ces chercheurs analysent l’impact d’un ensemble de mesures visant à réduire fortement la présence dans l’atmosphère de deux polluants très importants : le méthane et le noir de carbone contenu dans les suies.

 

L’approche de Shindell et ses collègues est différente mais complémentaire de celle qui consiste à réduire les émissions de gaz carbonique (CO2) pour combattre le réchauffement. Le premier objectif est ici de dépolluer l’air, la lutte contre le réchauffement apparaissant comme un bénéfice secondaire. L’intérêt d’une telle stratégie est qu’elle peut donner des résultats à relativement court terme, alors que la réduction des émissions de CO2 est un combat à très longue haleine.

 

D’après les calculs du groupe de chercheurs, l’application de 14 mesures pratiques pour réduire les émissions de méthane et de suies pourraient permettre de réduire le réchauffement climatique moyen d’un demi-degré d’ici 2050, ce qui est appréciable si l’on considère que le réchauffement cumulé jusqu’ici atteint 0,8°C.

 

Mais surtout, la stratégie de Shindell permettrait, à partir de 2030, d’éviter entre 0,7 et 4,7 millions de morts prématurées par an provoquées par la pollution de l’air. Pour donner une échelle, on estime qu’en 2030 la tuberculose tuera 0,6 millions de personnes par an et les accidents de la circulation 2,1 millions.

 

De plus, le méthane est un gaz à effet de serre qui catalyse la production d’ozone dans la basse atmosphère, ce qui nuit aux cultures. En réduisant les émissions de méthane, on diminuerait la quantité d’ozone, ce qui augmenterait substantiellement les rendements agricoles. Au total, éviter l’émission d’une tonne de méthane coûterait en moyenne moins de 250 dollars (200 €) pour un bénéfice estimé entre 700 et 5000 dollars (550 à 4000 €).

 

Ces bénéfices sont attendus à l’échéance de vingt ans, beaucoup plus tôt que ce que pourrait donner la seule action de réduction des émissions de CO2. Autre avantage : les méthodes utilisées pour obtenir ces résultats reposent toutes sur des techniques existantes et déjà testées. Il ne s’agit pas d’anticipation sur des progrès espérés, mais uniquement d’utilisation de moyens existants.

Mine de charbon en Inde © Flickr Mine de charbon en Inde © Flickr

Les chercheurs ont commencé par recenser environ 400 mesures de contrôle de la pollution déjà connues. Ils ont évalué leur impact possible sur le climat. Puis ils ont sélectionné les mesures qui ont à la fois un effet sur la qualité de l’air et sur le climat, en les classant en fonction de leur impact sur le réchauffement. Les 14 mesures les mieux classées permettent, d’après les calculs, de freiner le réchauffement à 90% du maximum possible.

 

Quels sont les mesures sélectionnées ? Sept concernent le méthane, et sept les suies. Pour le méthane, les mesures retenues consistent à réduire les émissions dans les secteurs suivants:

 

• l’exploitation des mines de charbon

 

• la production de pétrole et de gaz

 

• le transport du gaz naturel

 

• le traitement des déchets ménagers

 

• le traitement des eaux usées

 

• l’utilisation du fumier dans l’agriculture

 

• l’exploitation des rizières.

 

L’impact des différentes mesures est très variable selon les régions du monde. Le plus grand bénéfice potentiel peut être tiré d’une meilleure exploitation des mines de charbon en Chine ; vient ensuite la production de pétrole et gaz naturel en Afrique centrale, Moyen-orient et Russie ; puis celle de charbon en Asie du sud ; ensuite, le transport du gaz en Russie et le traitement des déchets ménagers aux Etats-Unis et en Chine. En réunissant ces huit combinaisons de mesures et de régions, on obtient déjà 51% de l’impact total des mesures de réduction du méthane.

 

Concernant les suies, les mesures retenues par le groupe de chercheur sont de deux types. D’une part, des mesures techniques :

 

• réduire les émissions des véhicules diesel  

 

• utiliser des poêles à biomasse à combustion propre

 

• améliorer les fours à briques

 

• réduire les émissions des fours à charbon.

 

D’autre part, trois mesures règlementaires :

 

• interdire l’incinération de déchets agricole,

 

• éliminer les véhicules qui émettent trop

 

• généraliser les appareils de chauffage et de cuisson modernes.

 

Globalement, la réduction du méthane a surtout un effet sur le climat, alors que l’élimination des suies procura davantage de bénéfices pour la santé. La conjonction des deux peut avoir d’importants effets climatiques régionaux, notamment sur les précipitations en Asie du sud, en Afrique de l’ouest et en Europe. Une des retombées favorables pourrait être de diminuer

 

les risques de sécheresse en Europe du sud et dans le Sahel. De plus, réduire les émissions de suie permettrait d’atténuer les ruptures des cycles hydrologiques et la fonte des banquises et des glaciers en Arctique et dans l’Himalaya.

 

Mettre en œuvre l’ensemble des mesures proposées par le groupe de chercheurs pendant les vingt prochaines années est certainement un objectif ambitieux. Mais, pour Drew Shindell, cette étude a le mérite «d’éclairer ce qui pourrait être fait si la société décide de s’y mettre». Science a aussi recueilli l’opinion de chercheurs non impliqués dans l’étude Shindell. «Techniquement, on peut le faire, estime Marc Jacobson, climatologue à l’université Stanford. C’est une question de volonté».

 

Denise Mauzerall, professeur à l’université de Princeton, juge pour sa part que l’étude est beaucoup plus complète que ce qui a été fait précédemment dans le genre : «Donner des recommandations spécifiques sur des mesures rentables est très instructifs pour les décideurs politiques», dit-elle.

 

En somme, l’étude de Drew Shindell pourrait servir de base à un programme écologique véritablement efficace. A cela près que ce programme devrait être planétaire, et qu’il engagerait davantage certains pays que d’autres. Mais les bénéfices espérés sont tels qu’ils justifient que le monde s’y intéresse. Reste à en convaincre les gouvernements…

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