Samedi-sciences (108) : la domestication du chien en Europe

Les premiers chiens domestiques seraient apparus en Europe, et non au Moyen-Orient ou en Asie comme on le pensait, selon une étude réalisée par une équipe internationale d’une trentaine de chercheurs qui vient de paraître dans la revue Science.

Les premiers chiens domestiques seraient apparus en Europe, et non au Moyen-Orient ou en Asie comme on le pensait, selon une étude réalisée par une équipe internationale d’une trentaine de chercheurs qui vient de paraître dans la revue Science.

Selon Robert Wayne (université de Californie, Los Angeles), Olaf Thalmann (université de Turku, finlande) et leurs collègues, des chasseurs-cueilleurs européens auraient commencé à apprivoiser des loups, il y a de cela entre 18 800 et 32 100 ans.

Canis lupus © Retron Canis lupus © Retron

L’étude de Wayne et Thalmann jette une nouvelle lumière sur l’histoire de la domestication du chien – en fait du loup. Si tous les scientifiques s’accordent sur le fait que le chien domestique est issu du loup gris (Canis lupus), le lieu et l’époque ou a commencé le processus de domestication demeurent controversés. En 2002, une équipe menée par le généticien suédois Peter Savolainen et son collègue chinois Ya-ping Zhang a analysé des échantillons d’ADN de plusieurs dizaines de loups et de centaines de chiens modernes venant de régions diverses. Ils ont conclu que les premiers chiens avaient été domestiqués en Asie de l’est.

Une autre étude génétique réalisée en 2010 par l’équipe de Robert Wayne (déjà cité), et portant sur 48 000 marqueurs provenant de centaines de chiens et de loups gris, aboutissait à une autre conclusion : l’origine du chien domestique se situait au Moyen-Orient.

Fossile de chien retrouvé dans l'Illinois (8500 ans) © DEL BASTON/CENTER FOR AMERICAN ARCHAEOLOGY Fossile de chien retrouvé dans l'Illinois (8500 ans) © DEL BASTON/CENTER FOR AMERICAN ARCHAEOLOGY

Mais ces travaux reposaient uniquement sur l’ADN des animaux vivant actuellement. Or, depuis les débuts de la domestication du chien, il s’est produit de multiples mélanges aussi bien entre chiens et loups qu’entre les différentes races canines. Par conséquent, l’analyse de l’ADN contemporain n’est probablement pas suffisante pour trancher la question, car les effets de phénomènes de population récents peuvent masquer les parentés anciennes.

C’est ce qui a conduit Robert Wayne à poursuivre ses recherches. Avec Olaf Thalmann, il a rassemblé des échantillons d’ADN de 18 canidés préhistoriques, dont huit ont été classés comme chiens et dix sont considérés comme des loups. Les 18 spécimens proviennent pour la plupart de sites paléontologiques européens, en Allemagne, Belgique, Russie ou Suisse ; quelques-uns proviennent d’Amérique du nord ou d’Argentine. L’âge de ces chiens et loups archaïques varie entre 36 000 ans pour le plus ancien, venant de Goyet en Belgique, et 1000 ans pour les plus récents, trouvés en Amérique.

Wayne, Thalmann et leurs collègues ont ensuite comparés les ADN des 18 animaux anciens à ceux de 130 animaux actuels : 77 chiens de races variées, notamment des basenji et des dingos, ainsi que 49 loups et quatre coyotes. L’analyse a permis d’établir un « arbre génétique » et de classer les chiens modernes en quatre groupes. Trois de ces groupes, représentant 78% des séquences de chiens étudiées, sont étroitement apparentés à d’anciens canidés européens ; les chiens classés dans le quatrième groupe sont fortement apparentés à des loups modernes de Suède et d’Ukraine.

Ces résultats apportent une première surprise majeure : ils suggèrent que l’origine des chiens domestiques se situe en Europe, et non pas au Moyen-Orient ou en Asie. La principale objection à cette conclusion réside dans le fait que Wayne et Thalmann n’ont pas pu obtenir d’ADN ancien de canidés du Moyen-Orient ni d’Asie. Pour Peter Savolainen, cité plus haut, c’est une faille majeure : « Ce n’est pas réellement une étude objective », affirme-t-il dans la revue Science. Savolainen reste convaincu que les chiens domestiques sont apparus en Chine.

Wayne, Thalmann et leurs collègues ont cependant prévenu l’objection. Même si leur étude n’est pas exhaustive, les relations génétiques qu’elle fait apparaître entre les chiens du monde entier et les anciens canidés européens sont très fortes. La grande majorité des chiens vivant aujourd’hui sont plus proches des loups anciens que des loups modernes. Et aucune des séquences de loups modernes venant du Moyen-Orient (Arabie, Oman, Israel, Iran) ou d’Asie (Chine, Japon Mongolie) ne présente de fortes similitudes avec les séquences des chiens modernes. Pour Wayne et ses collègues, il est peu plausible que l’on découvre en Chine un loup ancien qui soit plus proche de tous les chiens actuels que les anciens canidés européens.

Chien de race samoyède © Sp..andreea Chien de race samoyède © Sp..andreea

D’autant que la chronologie ne plaide pas en ce sens : on n’a pas retrouvé de canidés plus vieux que 13 000 ans en Asie, et pas davantage au Moyen-Orient. En Europe, le plus ancien fossile considéré comme un chien, retrouvé dans la grotte de Goyert en Belgique, est daté de 36 000 ans ; et d’autres canidés fossiles ont entre 33 000 et 14 500 ans. L’analyse statistique des données de Wayne et Thalmann implique que l’origine du chien domestique date d’au moins 18 800 ans, et pourrait remonter à 32 100 ans.

C’est la deuxième grande surprise de cette nouvelle étude : la domestication du chien a souvent été associée à l’agriculture. Mais si Wayne et Thalmann ont raison, elle a commencé bien avant :  « Nos résultats s’accordent avec l’hypothèse que la domestication du chien a précédé l’émergence de l’agriculture et s’est produite dans le contexte des cultures de chasseurs-cueilleurs européens », écrivent les chercheurs. Selon le scénario esquissé par Wayne et ses collègues, les chasseurs-cueilleurs européens auraient entrepris de domestiquer des loups au moment du dernier maximum glaciaire, lorsqu’ils ont commencé à chasser de grands animaux. On peut imaginer que des « proto-chiens » aient bénéficié des carcasses abandonnées par les premiers chasseurs, assisté à la capture de proies, ou aidé les hommes à se protéger contre d’autres prédateurs.

L’apparition du chien domestique ne s’est sans doute pas produite une seule fois : les plus anciens canidés classés comme chien, celui de Goyet en Belgique et un autre retrouvé dans l’Altai en Russie ont respectivement 36 000 et 33 000 ans. Ils sont donc plus anciens que la période de la domestication du chien, selon l’estimation de Wayne et ses collègues. Les chercheurs estiment que ces deux spécimens pourraient correspondre à de premières tentatives de domestication restées sans lendemain. Pour Wayne et Thalmann, « les conditions permettant la domestication du chien n’ont pas été réunies une seule fois en un seul endroit ». Il y a sans doute eu une part de hasard et d’inattendu dans l’aventure singulière qui a fait d’un redoutable prédateur carnivore le meilleur ami de l’homme.

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