Samedi-sciences (225): mais où est passé l'os du pénis ?

Chez la plupart des mammifères, ainsi que chez nos plus proches parents primates, le bonobo et le chimpanzé, le mâle est équipé d'un petit os dans le pénis qui assure la bonne tenue de l'organe. Pourquoi le mâle humain n'a-t-il pas d'os pénien ?

Le mot a été attribué à Henri IV : « Jusqu’à quarante ans, je croyais que c’était un os ». Malgré la vantardise, sans doute apocryphe, du Vert-Galant, les anatomistes sont formels : le pénis humain ne comporte pas d’os et ne doit son érection qu’à la pression du sang dans les corps caverneux. Mais si l’homme s’en remet entièrement à un mécanisme hydraulique pour assurer la rigidité de l’organe, nos cousins les grands singes – bonobo, chimpanzé, gorille et orang-outang – possèdent un os pénien, ou baculum.

Baculum fossile de morse, trouvé en Sibérie et daté de 12.000 ans © Scottie Westfall (https://retrieverman.net/tag/baculum/) Baculum fossile de morse, trouvé en Sibérie et daté de 12.000 ans © Scottie Westfall (https://retrieverman.net/tag/baculum/)

Cette structure du squelette est présente chez la plupart des primates, à l’exception des atèles, ainsi que chez les ours, les taupes, les musaraignes, les chauves-souris, les hérissons, les chats, les chiens, les phoques, les loutres et les ratons laveurs. Le ouistiti a un baculum de 2 mm et le morse détient un record avec 63 cm. En fait, la « baguette pénienne » est de règle chez les mammifères, à l’exclusion des monotrèmes (échidnés et ornithorynques) et des marsupiaux (kangourous, opossums…).

Pourquoi le pénis humain est-il dépourvu de cet os pénien dont jouissent nos plus proches parents dans le monde animal ? Matilda Brindle et Christopher Opie, chercheurs au département d’anthropologie de l’University College de Londres, se sont penchés sur cet épineux problème, auquel ils consacrent un article qui vient de paraître dans les Proceedings of the Royal Society. Brindle et Opie ont rassemblé des données relatives au baculum dans l’ensemble des mammifères, et les ont soumises à un traitement mathématique sophistiqué (faisant appel aux chaînes de Markov et à la méthode Monte Carlo).

Il résulte de cette analyse de données que le baculum serait apparu chez les mammifères après la séparation entre la lignée des placentaires et celle des non-placentaires (marsupiaux et monotrèmes), soit il y a 145 millions d’années, mais aussi avant le plus récent ancêtre commun aux carnivores et aux primates, qui remonte à environ 95 millions d’années. L’os pénien était donc présent à la fois chez les ancêtres des primates et chez ceux des carnivores, mais pas chez les mammifères archaïques.

Nos auteurs ont ensuite testé différentes corrélations pour tenter d’expliquer la fonction du baculum et les raisons de son absence chez l’homme. Dans une perspective darwinienne, la fonction adaptative du baculum pourrait être de permettre au mâle de prolonger la durée de l’intromission, autrement dit de l’introduction du pénis dans le vagin.

« Une stratégie potentielle par laquelle un mâle pourrait augmenter son succès reproductif, en éliminant ses rivaux, consiste à prolonger l’intromission et à retarder ainsi la possibilité qu’une femelle s’accouple avec un autre mâle, écrivent Brindle et Opie. Selon l’hypothèse de l’intromission prolongée, le baculum aiderait à prolonger l’intromission en soutenant le pénis. »

Baculums de plusieurs spécimens de loups du pléistocène (Canis dirus), canidé d'Amérique du nord disparu il y a 10.000 ans , © Scottie Westfall (https://retrieverman.net/tag/baculum/) Baculums de plusieurs spécimens de loups du pléistocène (Canis dirus), canidé d'Amérique du nord disparu il y a 10.000 ans , © Scottie Westfall (https://retrieverman.net/tag/baculum/)

 

En somme, le baculum permettrait au mâle de « tenir » plus longtemps pendant l’accouplement. De fait, l’analyse statistique de nos auteurs confirme que, parmi les primates comme les carnivores, les espèces où l’on observe une longue durée d’intromission présentent un baculum significativement plus long que les espèces pour lesquelles l’intromission est courte. D’autre part, les primates qui vivent dans des sociétés polygames ont aussi un os pénien plus long que les primates à tendance monogame. Et enfin, les espèces pour lesquelles il existe une saison des amours ont un baculum plus long que celles qui ne s’accouplent pas de manière saisonnière.

Si la corrélation entre longueur du baculum et durée d’intromission paraît intuitive d’un point de vue « mécanique », le rapport entre la taille de l’os pénien et la polygamie est nettement moins évident. Selon nos auteurs, la polygamie et la promiscuité sexuelle impliquent un niveau de compétition plus élevé entre mâles. Et il en irait de même dans les espèces où il existe une saison des amours, car le mâle n’a alors qu’une durée limitée pour trouver une femelle. Dans ces deux types de contexte, la longueur du baculum serait un atout pour le mâle.

Mais pourquoi le mâle humain en est-il dépourvu ? Certes, il n’existe pas réellement de saison des amours dans notre espèce (même si l’été est parfois considéré comme plus favorable), mais la polygamie et la rivalité entre mâles sont manifestement présentes chez les humains.

L’anthropologue californienne Sarah Hrdy écrit dans La femme qui n’évoluait jamais que 20 % des sociétés humaines sont monogames et 80% polygynes. Si la présence de l’os pénien dépendait uniquement du degré de compétition entre mâles, il devrait exister chez les humains. Desmond Morris, l’inoubliable auteur du Singe nu, souligne à juste titre que de tous les primates, l’homme est celui qui a le plus gros pénis. On pourrait y voir une raison supplémentaire pour que l’organe masculin humain soit équipé d’un tuteur. La taille, c’est bien, la tenue de route, c’est mieux…

Tamia de Merriam (Neotamias merriami), Pinnacles, Californie © DR Tamia de Merriam (Neotamias merriami), Pinnacles, Californie © DR

Il y a donc là une apparente lacune de l’évolution. L’existence d’un baculum humain serait logique. On peut d’ailleurs noter que de très rares (et mystérieux) cas d’ossification du pénis ont été décrits dans la littérature médicale (voir ici). Il faut aussi observer que l’ingéniosité humaine n’a pas hésité à pallier l’absence de tuteur pénien, et de longue date. Grâce à l’invention du godemiché, qui remonterait selon certaines sources archéologiques à 30.000 ans au moins, les femmes ont pu disposer à volonté d’un substitut de membre viril infatigable, et démontrer qu’elle n’avaient nul besoin de partenaire masculin pour assouvir leurs désirs. Plus récemment, le recours aux implants péniens ou au Viagra a fourni au mâle humain un équivalent artificiel de l’os perdu.

Certes, il est assez fréquent que notre espèce élabore des procédés artificiels pour remplacer les solutions naturelles : l’ours polaire a sa couche de graisse et sa fourrure, le voyageur humain en Arctique se procure une parka ; l’oiseau a ses ailes, l’homme construit des avions ; la chauve-souris détecte les ultrasons avec son système auditif, nous fabriquons des capteurs… Mais l’ Homo sapiens n’est pas apparu dans le Grand Nord, ce n’est pas un animal aérien et il n’a pas besoin d’ultrasons pour communiquer. Par conséquent, il est cohérent qu’il n’ait pas initialement disposé des organes lui permettant de s’adapter au grand froid, au vol ou à l’écoute des ultrasons. En revanche, nous avons 98,5% d’ADN commun avec le chimpanzé qui possède un baculum, et nous n’en possédons pas nous-même, alors que nous en aurions probablement l’utilité. Pourquoi ?

Les arguments de Mathilda Brindle et Christopher Opie ne sont pas très convaincants sur ce point, puisque si l’on suit leur raisonnement, un baculum humain serait susceptible d’augmenter le succès reproductif du bipède mâle, et aurait donc dû être sélectionné par l’évolution. On peut éventuellement se rabattre sur une hypothèse avancée en 1989 par le célèbre biologiste et éthologiste britannique Richard Dawkins : la perte de l’os pénien chez les humains serait l’effet d’une selection sexuelle induite par le fait que les femmes seraient à la recherche de signaux « honnêtes » de bonne santé chez un partenaire potentiel.

Os génitaux de Tamia de Merriam, d'après Mamalian Species, n°476, pp. 1-9, 2 décembre 1994 © http://www.science.smith.edu/departments/Biology/VHAYSSEN/msi/pdf/i0076-3519-476-01-0001.pdf Os génitaux de Tamia de Merriam, d'après Mamalian Species, n°476, pp. 1-9, 2 décembre 1994 © http://www.science.smith.edu/departments/Biology/VHAYSSEN/msi/pdf/i0076-3519-476-01-0001.pdf

Le fait que la rigidité du pénis humain ne soit assurée que par des moyens hydrauliques rend cet organe mâle particulièrement vulnérable aux variations de la pression sanguine, lesquelles sont très dépendantes de la condition physique. Le diabète, la fatigue, l’abus d’alcool, la dépression ou un simple stress peuvent venir facilement à bout de cette érection sans tuteur. Et par conséquent, la femelle humaine tirera aisément de la « performance » de son partenaire des conclusions sur son état de santé. De sorte qu’au cours de l’évolution humaine, la sélection aurait tendu à éliminer le baculum.

Cette hypothèse, qui tient plus de l’élucubration que de la théorie scientifique, en apprend sans doute plus sur les inquiétudes sexuelles de son auteur que sur les véritables raisons de la disparition de l’os pénien chez l’homme. Plus généralement, les théories éthologiques qui cherchent à expliquer la présence ou l’absence du baculum par son rôle dans le succès reproductif du mâle font une double impasse : d’abord, elles supposent que la seule fin de la sexualité soit la reproduction, ce qui n’est vrai ni chez l’homme, ni chez le singe. Sarah Hrdy rapporte le cas de la femelle de l’espèce macaque de Barbarie, qui « copule en moyenne une fois toutes les dix-sept minutes et s’accouple au moins une fois avec chacun des mâles de la troupe. »

Il est difficile de soutenir que ce comportement peu farouche de la femelle macaque soit justifié par le seul intérêt de la reproduction, et de nier que la sexualité animale comporte une dimension non utilitaire. Qui plus est, en l’occurrence, l’intérêt serait celui de la femelle et non du mâle. Ce qui nous amène à la deuxième grosse lacune des théories éthologiques sur le baculum : elles oublient tout simplement les femelles.

Petit détail qui a son intérêt : le baculum possède un homologue féminin, le baubellum, ou os clitoridien, qui est comme son nom l’indique un petit os logé dans le clitoris. Un article de 1994 cité par Wikipedia décrit les baubella – os génitaux féminins – chez le Tamia de Merriam (Tamias merriami), un genre d’écureuil popularisé par la série de films « Alvin et les chipmunks ». L’os clitoridien a été décrit dès 1666 par Claude Perrault chez la loutre et, comme le baculum, il est présent dans de nombreuses espèces de mammifères.

Pourquoi se préoccupe-t-on d’expliquer l’absence d’os dans le pénis de l’homme et oublie-t-on que cet os est tout aussi absent du clitoris de la femme ? Et pourquoi construire une théorie de l’évolution du baculum fondée sur le succès reproductif masculin alors que l’os génital existe dans les deux sexes ? 

Si le sexisme de nombreuses théories éthologiques n’est plus à démontrer, nous n’avons toujours pas expliqué pourquoi les humains n’ont pas d’os génital. Il existe une hypothèse qui n’est ni sexiste, ni limitée à l’utilitarisme reproductif – bien qu’elle ait un rapport avec la reproduction. Selon cette hypothèse, la disparition de l’os pénien, et de l’os clitoridien, serait liée à la néoténie humaine. Autrement dit, au fait que notre espèce présente des caractères juvéniles qui s’observent chez le nouveau-né et se conservent au cours de la maturation de l’individu. Le bébé humain serait en quelque sorte un prématuré qui reste ensuite juvénile au long de sa vie.

De fait, lorsqu’on compare un nouveau-né humain a un bébé chimpanzé, le premier est plus immature. La néoténie humaine serait liée, entre autres, aux contraintes mécaniques que la bipédie impose à l’accouchement : si le bébé humain naissait totalement achevé, il ne pourrait pas emprunter l’étroit passage du bassin de sa mère, parce que sa tête serait trop grosse.

La disparition des os génitaux pourrait être un effet secondaire de la néoténie, celle-ci étant caractérisée entre autres par un inachèvement du squelette. En somme, si nous n’avons pas d’os du pénis ni du clitoris, alors que le chimpanzé mâle et femelle en ont un, c’est probablement parce que nous naissons avec un squelette moins achevé que celui du chimpanzé, et qui garde ce caractère juvénile. Au demeurant, le fœtus de chimpanzé passe par une étape où il n’a pas de baculum, celui-ci apparaissant en fin de développement fœtal.

Si bien qu’en fin de compte, la disparition du baculum chez Homo sapiens n’a sans doute rien à voir avec le sexe. C’est un effet collatéral de la condition humaine, qui implique, entre autres choses, de commencer (très) petit.

 

 

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