Samedi-sciences (204): Néandertal et Homo sapiens, l’histoire se complique

L'étude de l'ADN ancien montre que les Néandertaliens et les hommes modernes se sont croisés à plusieurs reprises au cours des derniers 100.000 ans.

L’étude de l’ADN ancien ne cesse d’apporter de nouvelles révélations sur les rencontres passées entre les Néandertaliens, premiers occupants de l’Europe, et les hommes modernes. Une nouvelle étude, réalisée par un groupe international et publiée le 17 mars dans Science, démontre qu’il y a eu plusieurs croisements entre les hommes modernes et leurs cousins anciens, différentes selon les continents.

Squelette d'un Néandertalien ancien retrouvé dans la Sima de los Huesos, en Espagne © Javier Trueba, MADRID SCIENTIFIC FILMS Squelette d'un Néandertalien ancien retrouvé dans la Sima de los Huesos, en Espagne © Javier Trueba, MADRID SCIENTIFIC FILMS
Selon cette étude, un habitant de l’Est asiatique (Chine, Japon, Corée, Cambodge…) a dans son arbre généalogique au moins trois Néandertaliens; un Européen ou un Indien en a deux, et un Mélanésien un seul. Les Africains, eux, n’en ont aucun, car leurs ancêtres ne se sont pas croisés avec les Néandertaliens.

Pour parvenir à ces conclusions, l’équipe dirigée par Joshua Akey, de l’université de Washington, à Seattle, a mis au point une méthode pour identifier l’ADN hérité des Néandertaliens chez des individus vivant aujourd’hui. Les chercheurs ont appliqué leur approche au génome de 1523 individus des cinq continents. Parmi ceux-ci, ils ont étudié 35 génomes de Mélanésiens. Chez ces derniers, ils ont retrouvé les traces d’une rencontre unique avec les Néandertaliens, mais aussi d’un croisement avec une autre population humaine ancienne, proche des Néandertaliens, les Denisovans (ou Denisoviens).

Lorsque des traces d’ADN néandertalien ont été pour la première fois identifiées chez les populations actuelles, les scientifiques ont supposé qu’il n’y avait eu qu’une brève rencontre, qui avait dû se produire au Moyen-Orient, au moment où l’homme moderne était sorti d’Afrique. Les nouvelles recherches montrent une histoire beaucoup plus compliquée. Akey et ses collègues supposent qu’après la première rencontre, proche de la sortie d’Afrique il y a environ 60.000 ans ou un peu plus, la lignée des Mélanésiens s’est séparée des autres populations eurasiatiques.

Une deuxième rencontre se serait produite au Moyen-Orient entre Néandertaliens, Européens et Asiatiques de l’Est et du Sud. Puis ces trois derniers groupes se seraient séparés, et les Asiatiques de l’Est auraient croisé une troisième fois les Néandertaliens sur leur chemin. De leur côté, les Mélanésiens se seraient mélangés avec les Denisovans quelque part en Asie.

Schéma des rencontres entre hommes modernes, Néandertaliens et Denisovans © Vernot et al./ Science Schéma des rencontres entre hommes modernes, Néandertaliens et Denisovans © Vernot et al./ Science
En plus des trois rencontres avec les Néandertaliens analysées par le groupe d’Akey, deux autres croisements sont attestés par les ADN fossiles, mais n’ont pas laissé de traces dans les populations actuelles. L’année dernière, des chercheurs ont trouvé chez un homme moderne daté de 40.000 ans des gènes hérités d’un aïeul néandertalien. Et une étude publiée en février 2016, a détecté l’ADN d’un homme moderne dans un os néandertalien, dû à un croisement survenu il y a environ 100.000 ans.

Au total, les hommes modernes et les Néandertaliens se seraient croisés au moins cinq fois, explique Ann Gibbons dans la revue Science. En attendant que l’ADN révèle d’autres épisodes enfouis de ce feuilleton préhistorique.

Parallèlement aux recherches du groupe de Joshua Akey, les travaux de Matthias Meyer et Svante Pääbo, à l’Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionniste de Leipzig, éclairent un passé encore plus ancien (voir notre article). L’équipe de Leipzig vient de publier dans Nature une étude qui montre que les Néandertaliens étaient déjà présents en Espagne il y a 430 000 ans, et que leur lignée s’est séparée de celle de l’homme moderne, notre espèce, bien plus tôt qu’on ne le pensait. Pour établir ce point, les chercheurs ont battu un record : l’ADN des fossiles espagnols, retrouvés dans la Sima de los Huesos, la « Grotte des os », est le plus ancien génome humain jamais séquencé.

« Les résultats [de cette étude] fournissent un point d’ancrage important dans la chronologie de l’évolution humaine, estime Svante Pääbo, qui a participé à la fois aux recherches d’Akey et à l’étude de Leipzig. Ils s’accordent avec une séparation plutôt ancienne entre la lignée des hommes modernes et les humains archaïques, datant de 550 000 à 750 000 ans. »

Cette découverte conduit à supposer que la lignée de notre espèce et celle des Néandertaliens sont issues d’un ancêtre commun bien plus antique qu’on ne le croyait, qui pourrait être Homo antecessor, dont des restes vieux de 900.000 ans ont été aussi retrouvés en Espagne. Mais pour le confirmer, il faudrait démontrer la présence antérieure d’ Homo antecessor en Afrique et au Moyen-Orient. Et analyser son ADN, ce qui constituerait un nouveau record.

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