Samedi-sciences (177) : l’ADN contre le trafic d’ivoire d’éléphant

En analysant l’ADN des défenses d’éléphants provenant de saisies d’ivoire brut destiné au trafic, des scientifiques ont entrepris de reconstituer les circuits de ce commerce illégal.

En analysant l’ADN des défenses d’éléphants provenant de saisies d’ivoire brut destiné au trafic, des scientifiques ont entrepris de reconstituer les circuits de ce commerce illégal. L’équipe de Samuel Wasser, biologiste de la conservation à l’université de Washington (Seattle, États-Unis), travaillant avec un service d’Interpol à Lyon, a comparé les échantillons d’ADN extraits des défenses à ceux d’une base de données d’ADN d’éléphants d’Afrique. Les résultats, publiés dans la revue Science, montrent que le braconnage en Afrique est très fortement concentré sur deux régions clés :  la savane du sud-est de la Tanzanie et du nord du Mozambique, d’une part ; d’autre part la zone forestière appelée Tridom qui couvre 147 000 km2 à cheval sur trois pays limitrophes, le Cameroun, la République du Congo et le Gabon.

Eléphant victime du braconnage © DR Eléphant victime du braconnage © DR

Wasser et ses collègues estiment que leurs travaux peuvent aider à mieux organiser la lutte contre le braconnage et le trafic d’ivoire, en ciblant les points chauds des abattages d’éléphants. L’ivoire des éléphants d’Afrique est une composante majeure du commerce illégal de la vie sauvage, qui est devenu par son importance la quatrième forme de crime organisé à l’échelle internationale. On estime que 40 000 éléphants d’Afrique ont été tués en 2011, et 41 tonnes d’ivoire illégal ont été saisies. En 2013, les saisies ont atteint 51 tonnes, et le nombre d’éléphants tués a pu dépasser 50 000, sur une population globale évaluée à 434 000 individus. Le braconnage aggrave de manière significative la situation de cette espèce déjà menacée, dont la valeur écologique et culturelle est inestimable.

En 2003, Samuel Wasser a mis au point une méthode pour extraire l’ADN de l’ivoire des défenses faisant l’objet du trafic. Son objectif était d’utiliser cet ADN pour retrouver l’endroit où les éléphants avaient été tués. A cette fin, une base de données a été constituée avec des échantillons d’ADN collectés sur le terrain, principalement dans les bouses d’éléphants. Au total, 1350 échantillons de référence ont été collectés en 71 lieux dans 29 pays d’Afrique, dont 1001 appartenant à des éléphants de savane et 349 à des éléphants de forêt. Les chercheurs ont pris de multiples précautions pour garantir la fiabilité de la base de données, dont la création a demandé une quinzaine d’années de travail.

A partir des échantillons d’ADN collectés sur le terrain, des marqueurs génétiques particuliers ont été identifiés pour caractériser l’origine géographique. L’équipe de Wasser a analysé de petits segments d’ADN, appelés microsatellites, à partir desquels il est possible de définir des motifs caractéristiques. En s’appuyant sur ces données, les chercheurs peuvent, en étudiant un échantillon d’ADN prélevé sur une défense, localiser l’origine géographique de l’animal à une échelle de 300 à 500 kilomètres.

Après avoir créé la base de données, Wasser et ses collègues ont entrepris de déterminer la provenance et le parcours de l’ivoire saisi par les services de police. Avec la collabotation d’Interpol, ils ont échantillonné 28 saisies importantes d’ivoire africain, chacune représentant plus d’une demi-tonne. Ces saisies ont été effectuées par la police et les douanes en Afrique et en Asie entre 1996 et 2014.

Pour toutes ces saisies, sauf une, Wasser et ses collègues ont pu déterminer que les éléphants provenaient de quatre régions. Cinq saisies faites aux Philippines entre 1996 et 2005 concernaient des éléphants tués dans l’est de la République démocratique du Congo. Pour deux saisies faites à Singapour, en 2002 et 2007, l’origine des éléphants était la Zambie.

Eléphant de savane en Tanzanie © Gary M. Stolz/U.S. Fish and Wildlife Service Eléphant de savane en Tanzanie © Gary M. Stolz/U.S. Fish and Wildlife Service

Sur la période 2006-2014, les chercheurs ont analysé sept saisies d’ivoire d’éléphants de forêt. Pour six d’entre elles, l’origine géographique des éléphants était la zone forestière du Tridom, qui chevauche le Cameroun, la République du Congo et le Gabon. La septième a été faite au Togo et l’ivoire provenait d’Afrique de l’Ouest.

Enfin, les chercheurs ont analysé quinze saisies d’ivoire d’éléphants de savane effectuées entre 2006 et 2014 (dont celle déjà mentionnée faite à Singapour et dont l’ivoire provenait de Zambie). Elles ont été faites à Taiwan, Hong Kong, aux Philippines, en Thailande, en Malaisie, au Sri-Lanka, et dans des pays d’Afrique, Kenya, Malawi et Ouganda. Quatorze saisies sur ces quinze concernent des éléphants tués en Tanzanie et au nord du Mozambique. Parmi celles-ci, une saisie faite au Kenya en 2010 comportait beaucoup de défenses venant de l’est de la Tanzanie, où il n’y a plus d’éléphants aujourd’hui.

Une autre saisie, exceptionnelle par son importance (6 tonnes), faite en Malaisie, concerne une cargaison qui a transité par le Togo.

Au total, 23 sur les 28 saisies concernent des cargaisons qui ont été acheminées par des pays différents du pays d’origine des éléphants. Les cinq premières ont été exportées de Tanzanie, mais celle-ci a été identifiée comme un potentiel point chaud et le schéma a changé. La Tanzanie est cependant restée le principal point chaud du braconnage pour les éléphants de savane. A partir de 2006, la majorité du trafic repose sur la Tanzanie (et le nord du Mozambique) pour les éléphants de savane, et sur le Tridom pour les éléphants de forêt. Et la majorité des saisies sont faites en Asie, après un parcours à travers d’autres pays qui peuvent constituer des fausses pistes intentionnelles.

Wasser et ses collègues n’ont pas analysé toutes les saisies, mais ils estiment que leurs données sont représentatives de la plus grande partie du trafic actuel, et peuvent aider à cibler l’action contre le braconnage et les réseaux criminels qui menacent les éléphants d’Afrique.  

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