Samedi-sciences (144): du meurtre chez le chimpanzé

La violence et l’agression entre congénères sont-elles des spécialités humaines ?

Chimpanzé blessé pendant une agression entre deux groupes  © Andrew Bernard/Nature Chimpanzé blessé pendant une agression entre deux groupes © Andrew Bernard/Nature

La violence et l’agression entre congénères sont-elles des spécialités humaines ? Des observations ont montré de longue date que le meurtre existe dans d’autres espèces, en particulier chez les chimpanzés. Mais de nombreux éthologues ont soutenus que si les grands singes s’entretuent parfois, c’est seulement parce qu’ils ont été perturbés par l’homme, qui fait irruption sur leur territoire et affecte leurs conditions de vie.

Une étude d’une ampleur sans précédent, rassemblant des observations issues de toutes les grandes études de terrain menées sur des chimpanzés sauvages depuis les années 1960, démontre qu’il n’en est rien : chez le chimpanzé, « tuer est un moyen d’éliminer des rivaux », concluent les auteurs de l’étude, un groupe international de trente primatologues.

Publiée dans Nature, cette étude rassemble une masse considérable d’observations : 152 cas de meurtres entre chimpanzés appartenant à 18 communautés en Tanzanie, en Ouganda, au Sénégal, en République démocratique du Congo ou en Côte d’Ivoire. Ces cas se répartissent en trois catégories : 58 meurtres ont été directement observés ; 41 ont été déduits de preuves telles que la découvertes de corps mutilés sur le terrain ; et 53 cas sont suspectés du fait que des animaux ont disparu du groupe ou présentent des blessures apparemment causées par un combat. Les auteurs de l’étude, ont aussi considéré 4 communautés de bonobos, parmi lesquelles un seul cas de meurtre suspecté a été recensé. Au total, l’étude, dirigée par Michael Wilson de l’université du Minnesota, compile une quantité de données équivalentes à 426 années d’observations par un chercheur pour les chimpanzés et à 96 années pour les bonobos.

A partir de cet échantillon important, Wilson et ses collègues ont cherché à déterminer quels facteurs avaient le plus d’effet sur la fréquence des meurtres dans un groupe donné. Ils ont considéré des variables liées à l’impact de l’homme, par exemple le fait qu’une population soit ou non nourrie artificiellement par les primatologues, ou la surface du territoire dont elle dispose (on suppose que la présence humaine est plus forte sue une petite surface que sur une grande). Ils ont aussi considéré des variables liées uniquement aux populations de grands singes, comme le nombre de mâles adultes dans le groupe et la densité de la population de grands singes sur le territoire considéré.

Les auteurs ont analysé en détail les données sur les meurtres entre grands singes et on modélisé l’impact des différentes variables. Plusieurs traits se dégagent : les meurtriers sont presque toujours des mâles (92% pour les 58 cas où ils ont été observés directement et 6 cas où on a pu déduire quels étaient les agresseurs) ; pour deux tiers des meurtres, les victimes appartiennent à un autre groupe que les agresseurs (63% des 99 cas où le meurtre a été observé ou déduit) ; et dans ces meurtres « intercommunautaires », les agresseurs sont presque toujours en surnombre.

On peut ainsi voir un groupe de 8 ou 9 mâles attaquer un mâle isolé d’une autre communauté ; souvent, les agresseurs s’en prennent à des femelles avec leurs petits, mais dans ce cas ils ne tuent que les petits. Dans 8 cas, l’attaque a été menée uniquement par des femelles, mais elles n’ont alors tué que des petits. Au total, les trois quarts des victimes sont des mâles.

Wilson et ses collègues mettent en évidence des schémas assez constants. Chez les chimpanzés, les meurtres sont plus fréquents quand il y a plus de mâles dans la population et quand la densité de la population de grands singes est plus importante. En revanche, le taux de meurtre n’est pas corrélé aux perturbations causées par l’homme. Lorsqu’on regarde la variation dans le temps, les taux de meurtres ne varient pas alors que le niveau de perturbation produit par l’homme a augmenté. Chez les bonobos, les meurtres sont rares, et ne semblent pas non plus liés à la présence humaine : le seul cas identifié s’est produit dans un groupe peu exposé à la présence humaine.

Les chercheurs constatent aussi que les meurtres sont plus fréquents dans les populations de chimpanzés d’Afrique de l’Est que parmi celles qui vivent à l’Ouest. D’après Wilson et ses collègues, cela pourrait s’expliquer par le fait que les facteurs écologiques favorisent une vie plus grégaire à l’Ouest. Par exemple, la forêt de Taï, en Côte d’Ivoire, est une forêt très dense dans laquelle les chimpanzés tendent à rester groupés, tandis que les chimpanzés de Gombé, en Tanzanie, vivent dans une savane boisée où les individus sont plus dispersés. Or, un mode de vie plus grégaire réduit le risque d’agressions, puisque les attaques sont plus souvent menées contre des individus isolés ou en petit nombre.

En résumé, pour Wilson et ses collègues, le meurtre chez les chimpanzés n’apparaît pas comme le résultat d’une perturbation accidentelle causée par la présence humaine. L’éthologie populaire des années 1950-60, développée par des auteurs comme Konrad Lorenz ou Desmond Morris, plaçait l’agression au centre de l’évolution de notre espèce, définissant l’homme comme un singe chasseur, voire comme un singe tueur. Mais les données actuelles suggèrent plutôt que, même si l’homme a poussé l’art de la guerre bien plus loin que toutes les autres espèces, ses cousins primates ont recouru à la violence pour des raisons qui leurs sont propres.

Le meurtre apparaît comme une tactique utilisée par les agresseurs pour accroître leur territoire, se procurer de la nourriture, des partenaires sexuels ou d’autres avantages. S’il reste somme toute assez rare, c’est que les grands singes n’y recourent que lorsque les risques leur apparaissent faibles : en moyenne, ils attaquent un mâle étranger quand ils sont à huit contre un. Pour Wilson et ses collègues, les agressions mortelles chez les chimpanzés s’expliquent par « l’hypothèse adaptative selon laquelle tuer est un moyen d’éliminer des rivaux quand les coûts des meurtres sont faibles ».

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