Samedi-sciences (135) : le chant méconnu de la chauve-souris

S’il est bien connu que les chauves-souris utilisent un système d’écholocation par ultrasons pour se repérer et évoluer dans l’obscurité, il est moins connu qu’elles ont aussi un grand talent pour le chant. On évitera toutefois de parler de cantatrices chauves, car ce sont surtout les mâles adultes qui chantent, pour séduire les femelles et pour marquer leur territoire, comme les oiseaux.

Vespertilio murinus, chauve-souris européenne © DR Vespertilio murinus, chauve-souris européenne © DR

S’il est bien connu que les chauves-souris utilisent un système d’écholocation par ultrasons pour se repérer et évoluer dans l’obscurité, il est moins connu qu’elles ont aussi un grand talent pour le chant. On évitera toutefois de parler de cantatrices chauves, car ce sont surtout les mâles adultes qui chantent, pour séduire les femelles et pour marquer leur territoire, comme les oiseaux. Ces vocalises de chauves-souris, que les scientifiques ont découvert progressivement depuis une quarantaine d’années, apparaissent d’une richesse et d’une complexité que l’on n’imaginait pas. Pour Kirsten Bohn, écologiste du comportement à l’université internationale de Floride (Miami), les chants des chauves-souris sont comparables à ceux des oiseaux ou de certains cétacés, comme les baleines à bosse (voir samedi-sciences du 2 juillet 2011). Ils sont « composés de multiples syllabes combinées d’une manière spécifique, qui ont des schémas et un rythme reproductibles », explique-t-elle à la revue Science, qui consacre un article au sujet dans son numéro du20 juin. La revue présente aussi un florilège de sons de chauves-souris, dont une partie sont reproduits dans ce billet (pour en écouter davantage, cliquer ici).

Grand Saccopteryx rayé - Saccoprteryx bilineata (Amérique centrale et du sud): chant de cour

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C’est un zoologue de l’université Cornell, Jack Bradbury, qui a commencé, en 1974, à enregistrer des chants de chauves-souris de l’espèce Saccopteryx bilineata, ou grand saccopteryx rayé, à Trinidad, avec un micro et un magnétophone. Mais c’est seulement à partir du début des années 2000 que les équipements sont devenus assez légers pour permettre d’enregistrer aisément les chauves-souris dans leur environnement sauvage. Les scientifiques n’ont encore étudié que les chants d’une vingtaine d’espèces de chauves-souris, sur les 1116 espèces connues. Certaines, comme la Mystacina tuberculata  de Nouvelle-Zélande, se cachent dans un arbre creux ou une cavité pour émettre leur chant. D’autres, comme l’espèce européenne Vespertilio murinus, ou sérotine bicolore, chantent depuis un perchoir ou en plein vol, surtout à l’automne quand les femelles cherchent un partenaire pour l’hiver. Le molosse du Brésil – Tadarida brasiliensis – chante toute l’année, mais surtout pendant la saison des amours. 

Pipistrellus nathusii (Europe): chant de cour

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Pour étudier en détail ces chants de chauves-souris, les chercheurs explorent des grottes, des zones forestières, des ruines, des garages, etc, à la recherche des espèces chanteuses. Car certaines espèces chantent, et d’autres non, sans que l’on sache exactement pourquoi. Il est certain en tout cas que le chant des chauves-souris a une dimension sociale. Une chauve-souris captive, seule, ne chante pas, même si son espèce le fait. C’est pourquoi certains chercheurs, comme Kirsten Bohn et Michael Smotherman (université A&M du Texas, College Station), parallèlement aux études sur le terrain, ont entreris d’élever des colonies de chauves-souris captives.

Nyctinomops laticaudatus (Amérique centrale et du sud): chant probablement destiné à courtiser les femelles

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Selon Smotherman, qui a étudié l’aspect neurologique du chant des chauves-souris, ces vocalises ne sont probablement pas innées, mais demande un apprentissage vocal, comme le chant des oiseaux ou celui des humains. Smotherman et Bohn ont identifié des similarités frappantes entre les mélodies des molosses du Brésil et celles des chants d’oiseaux, qu’ils décrivent dans un article paru en 2013 dans la revue Animal Behaviour. Dans les deux cas, le chant a une structure hiérarchisée, composée de multiples syllabes et de phrases, avec des trilles et des vocalises organisées selon des schémas précis.

Molosse du Brésil (Tadarida brasiliensis) : chant de cour

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Encore plus intéressant, les molosses du Brésil peuvent changer la syntaxe de leur chant selon les circonstances, comme les oiseaux. Par exemple, en un dixième de seconde, un mâle molosse du Brésil peut passer du chant de cour à un chant territorial s’il détecte un autre mâle dans les parages. Cette adaptation rapide met en évidence la dimension sociale de ce chant, qui pourrait être transmis « culturellement », comme on l’a observé chez les oiseaux et chez certains cétacés. Dans l’avenir, Kirsten Bohn estime même que l’on pourrait utiliser le chant des chauves-souris comme modèle pour étudier le langange humain. Finalement, on peut quand même parler de cantatrices chauves, après tout.  

molosse du Brésil (Tadarida brasiliensis) © DR molosse du Brésil (Tadarida brasiliensis) © DR

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