Samedi-sciences (222): des singes du Brésil chamboulent l'histoire des premiers outils

Des éclats de quartz tranchants, retrouvés au Brésil, remettent en question l’histoire de l’origine des outils reconstruite par les anthropologues.

Des éclats de quartz tranchants, retrouvés au Brésil, remettent en question l’histoire de l’origine des outils reconstruite par les anthropologues.

Sapajous en train de casser des pierres dans le parc national de la Serra da Capivara © T. Falótico Sapajous en train de casser des pierres dans le parc national de la Serra da Capivara © T. Falótico

Ces éclats ressemblent aux premiers outils de pierre fabriqués par des homininés en Afrique de l’Est, il y a quelque 2,5 millions d’années. Mais ils ont été retrouvés au Brésil, ne remontent pas à plus de deux ans et ont été produits par de petits singes du genre Cebus.

Les artefacts de quartz ont été étudiés par l’équipe de Tomos Profitt et Michael Haslam, archéologues à l’université d’Oxford, au Royaume-Uni. Dans un article que vient de publier la revue britannique Nature, ces chercheurs expliquent que les singes de l’espèce Sapajus libidinosus – sapajous à barbe ou capucins à barbe en anglais – cassent volontairement de gros cailloux (voir vidéo ci-dessous), ce qui produit des éclats qui ont l’aspect des premiers outils de pierre façonnés.

 Profitt et Haslam décrivent précisément la manière dont procèdent les sapajous du parc national de la Serra da Capivara, dans le nord-est du Brésil. Ils utilisent un bloc de quartzite comme marteau et s’en servent pour frapper violemment des blocs similaires pris dans un conglomérat rocheux. Cette action produit différents éclats, dont certains de forme « conchoïdale » (en coquille) avec des arêtes tranchantes. Bon nombre de ces éclats sont similaires aux artefacts que les paléontologues Mary et Louis Leakey ont retrouvés vers 1930 dans les gorges d’Olduvai, en Tanzanie, explique la revue Nature.

Singes cassant des pierres, au Brésil © nature video

Les artefacts d’Olduvai sont considérés comme les premiers outils façonnés par des ascendants directs de notre espèce et ils sont datés de 2,5 à 1,7 millions d’années. Ce qui est surprenant, c’est que les sapajous à barbe ne se servent pas des outils de quartz qu’ils fabriquent. Ils les laissent à terre. Le seul usage qu’ils semblent faire des pierres fracturées consiste à renifler et à lécher la poussière de quartz. On ne sait pas vraiment pourquoi ils lèchent cette poussière : est-ce pour absorber un supplément minéral bon pour leur système digestif ? Ou simplement parce qu’ils apprécient le goût de la poussière de quartz ? On l’ignore.

Le fait qu’ils ne se servent pas des pierres brisées n’est pas dû à une incapacité à manier des outils. Au contraire, les sapajous à barbe sont parmi les animaux les plus habiles à manier des artefacts. Ils utilisent des pierres pour casser des noix (comme le font les chimpanzés), pour creuser des trous et même pour faire des parades sexuelles.

Le fait que les sapajous produisent par inadvertance des artefacts qui ont les caractéristiques d’outils de pierre soulève des questions sur les premiers outils attribués aux ancêtres de l’homme. Les plus anciens connus jusqu’ici sont des objets vieux de 3,3 millions d’années retrouvés au Kenya, sur le site de Lomekwi. Ils ont été attribués à des ancêtres de l’homme, mais la découverte brésilienne suggère que ces premiers outils de pierre pourraient aussi être l’œuvre d’une espèce de primate n’appartenant pas à la lignée humaine.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.