Samedi-sciences (6) : Inquiétants progrès de l’imposture scientifique

Ptolémée (90-168), inventeur d'un système géocentrique décrivant le mouvement des planètes qui resta en vigueur jusqu'aux découvertes de Galilée, Copernic et Kepler, était aussi l'un des plus fieffés imposteurs de l'histoire des sciences : comme les observations ne collaient pas bien avec sa théorie, il avait truqué les chiffres pour les faire entrer de force dans le système.
Ptolémée (90-168), inventeur d'un système géocentrique décrivant le mouvement des planètes qui resta en vigueur jusqu'aux découvertes de Galilée, Copernic et Kepler, était aussi l'un des plus fieffés imposteurs de l'histoire des sciences : comme les observations ne collaient pas bien avec sa théorie, il avait truqué les chiffres pour les faire entrer de force dans le système.

Gregor Mendel (1822-1884), à qui l'on doit les lois de l'hérédité, s'est appuyé sur de célèbres expériences réalisées avec des petits pois (sans doute le seul usage raisonnable qui ait jamais été fait des petits pois). Un détail moins connu est que, si les lois de Mendel ont été depuis largement confirmées, ses expériences étaient probablement manipulées : les résultats, censés obéir à une règle statistique, auraient dû indiquer une tendance ; or ils se conformaient exactement à la proportion fixée par la théorie, ce qui était un peu trop beau pour être (tout à fait) vrais. On soupçonne les jardinier de Mendel d'avoir «arrangé» l'inventaire des échantillons de pois lisses et ridés, pour s'épargner du travail.

En 1912, Arthur Smith Woodward, grand ponte de la paléontologie britannique, fit une communication scientifique fracassante pour présenter un fossile qui aurait dû être au Royaume-Uni ce que l'homme de Cro-Magnon était à la France. Las ! Il apparut ensuite que l' «homme de l'Aurore» - Eoanthropus - ainsi qu'il avait été baptisé, n'était qu'une vulgaire supercherie : le crâne était humain, mais la mâchoire appartenait à un organg-outan !

Reconstitution du crâne de Piltdown © J.Arthur Thomson Reconstitution du crâne de Piltdown © J.Arthur Thomson

L'imposture scientifique a existé dès les débuts de la science (cf. mon livre L'imposture scientifique en 10 leçons, Seuil, collection Points). Mais si le phénomène est ancien, son évolution récente n'est guère rassurante. Depuis une décennie, les cas de fraude ou de «mauvaise conduite» scientifique - scientific misconducts, comme disent les revues internationales - se multiplient. Voici quelques échantillons de ces manipulations qui donnent parfois l'impression que la science contemporaine a perdu son idéal de quête d'une vérité universelle :

  • Le 19 mai 2005, la revue américaine Science publie sur son site web un scoop retentissant: un article du Coréen Woo-suk Hwang décrivant la création de onze lignées de cellules souches humaines par clonage. «Révolution scientifique» pour le Français Marc Peschanski, c'est une «percée que l'on n'attendait pas avant des dizaines d'années » selon Gerald Schatten, de l'Université de Pittsburgh. Le même Schatten n'a pas fini de se mordre les doigts: coauteur de l'article de Hwang, il a engagé sa crédibilité sur ce qui se révèle la plus grosse affaire de tricherie scientifique de la décennie ! Hwang a trompé la vigilance des relecteurs de Science, et berné les meilleurs spécialistes du domaine, avec des expériences et des résultats fabriqués de toutes pièces.
  • En octobre 2010, Marianne divulgue un rapport du CNRS révélant que les frères Bogdanoff ont obtenu le titre de docteurs sur la base de travaux «dénués de sens» (voir notre article ici). Créateurs inspirés de Temps X, la première émission de SF à la télévision française, qui a décoiffé plus d'un amateur de science dans les années 1980, les frères Bogdanoff se sont ensuite lancés dans la cosmologie et la recherche sur l'origine de l'univers. D'après le rapport du CNRS, les thèses des Bogdanoff n'auraient jamais dû être validées et n'ont aucune valeur scientifique. Seul problème: leur titre de docteur leur a été décerné de manière tout à fait conforme à la réglementation, sans que le jury ne s'y soit opposé, en dépit du fait que pour tout spécialiste compétent, leurs travaux relèvent de la pure pseudo-science...
  • En 2009-2010, une controverse sans précédent a mis en cause les scientifiques dont les travaux ont démontré le lien entre les émissions de gaz à effet de serre et le changement climatique qui affecte la Terre. Ce climategate a été déclenché par la divulgation d'un ensemble de 4500 e-mails volés par un hacker sur le site de la «Climatic research unit» de l'université d'East Anglia, en Grande-Bretagne. Ces e-mails ont été présentés comme la preuve que la science du climat était fallacieuse, et l'on a accusé les climatologues d'avoir manipulé les faits et l'opinion pour faire croire au danger du changement climatique. Plusieurs rapports publiés en 2010 ont établi que les e-mails volés avaient été cités de manière tronquée et mal interprétés, et que le scandale du climategate était une pure fabrication. De nombreuses preuves montrent que le climato-scepticisme est en fait nourri artificiellement par le lobby pétrolier, un peu comme le scepticisme sur les dangers de la cigarette avait été alimenté par le lobby du tabac. Le cas du climategate présente un exemple troublant d'«imposture inversée»: la manipulation consiste, non pas à accréditer une théorie fausse, mais à tenter de faire passer pour une imposture une thèse démontrée par un grand nombre de travaux scientifiques.

On pourrait multiplier les exemples récents de fraude, de manipulation ou de mauvaise conduite scientifique. Le phénomène prend une telle ampleur qu'il ne semble pas exagéré d'écrire que l'imposture scientifiques sous toutes ses formes, loin d'être un phénomène anecdotique ou le risque supposé associé à l'utilisation des téléphones portables a été «officialisé» par la même OMS alors qu'aucune preuve scientifique solide ne l'établit; à l'inverse, dans l'affaire du Mediator, les experts en pharmaco-épidémiologie les plus réputés sont passés à côté d'un risque réel qu'ils avaient sous le nez et qu'ils n'ont pas dénoncé.

Woo-suk Hwang © DR Woo-suk Hwang © DR

Ces distorsions de la démarche scientifique sont devenus trop fréquents pour qu'on puisse les considérer comme de simples accidents des parcours. La science contemporaine est sortie de sa tour d'ivoire. Elle ne travaille pas dans un domaine protégé, elle est de plus en plus prises dans des enjeux sociaux, politiques, économiques. Affirmer que la température de la Terre se réchauffe à cause des émissions de gaz dues à l'activité humaine n'est pas un énoncé abstrait, déconnecté des réalités humaines. Cette affirmation met en cause des intérêts, en particulier ceux de l'industrie pétrolière, et elle a des conséquences sur la manière dont nous vivons. Le succès même de la démarche scientifique a entraîné son implication de plus en plus forte dans des processus politiques et sociaux. Il en résulte des progrès, mais aussi un certain risque, pour la science, de perdre son indépendance.

A partir de la semaine prochaine, Mediapart proposera à ses lecteurs une série d'articles consacrés à plusieurs cas récents d'imposture scientifique, afin de contribuer à la réflexion sur un phénomène qui, loin d'être anecdotique, affecte l'avenir de la science et de la société moderne. Nous informons aussi nos lecteurs que le billet hebdomadaire "samedi-sciences" prend son congé d'été. Prochain rendez-vous le 27 août.

Rectificatif (30 juillet): en raison d'une actualité chargée, la série annoncée sur les impostures scientifiques a été reprogrammée à une date ultérieure.

 

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