Michel de Pracontal
Journaliste scientifique, j'ai travaillé à Science et Vie, à L'Evénement du Jeudi, et au Nouvel Observateur (de 1990 à 2009). Je suis aussi auteur de plusieurs livres dont le dernier, Kaluchua, vient de paraître au Seuil. Sur twitter: @MicheldePrac.
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Billet de blog 23 juil. 2016

Samedi-sciences (215): l’émancipation des femelles bonobo

C’est une curieuse découverte de physiologie sexuelle qu’a faite une équipe de primatologues de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutionniste de Leipzig, en Allemagne : chez les bonobos, les mâles ne peuvent pas savoir à coup sûr à quel moment les femelles sont fécondes.

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Journaliste scientifique, j'ai travaillé à Science et Vie, à L'Evénement du Jeudi, et au Nouvel Observateur (de 1990 à 2009). Je suis aussi auteur de plusieurs livres dont le dernier, Kaluchua, vient de paraître au Seuil. Sur twitter: @MicheldePrac.
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Bonobos en train de se toiletter dans la réserve de Sankuru, en République démocratique du Congo © Reuters/Finbarr O'Reilly

C’est une étonnante découverte de physiologie sexuelle qu’a faite une équipe de primatologues de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutionniste de Leipzig, en Allemagne : chez les bonobos, les mâles ne peuvent pas savoir à coup sûr à quel moment les femelles sont fécondes.

Le signal extérieurement visible de la fécondité, le gonflement des parties génitales, lié aux hormones sécrétées par les ovaires, ne fournit pas une indication fiable, contrairement à ce qui se passe dans d’autres espèces de primates, notamment les chimpanzés. Conséquence : les femelles fécondes ne sont pas assaillies par des mâles avides de se reproduire et peuvent choisir librement leurs partenaires.

Chez plusieurs espèces de primates non humains, comme les chimpanzés, les macaques et les babouins, l’aspect extérieur des régions génitales  des femelles se modifie au cours du cycle ovulatoire. Il se produit un gonflement et un changement de couleur de la zone cutanée qui entoure les parties génitales. Le phénomène peut être particulièrement spectaculaire, au point qu’un mâle n’a qu’à jeter un coup d’œil à une femelle pour voir qu’elle est féconde. Ce qui l’incite à chercher à s’accoupler avec elle.

À quoi sert ce signal sexuel chez les primates ? La plupart des espèces chez lesquels il se manifeste vivent dans des groupes formés de plusieurs mâles et plusieurs femelles.  Selon la théorie éthologique la plus simple, le gonflement des parties génitales est un signal fiable par lequel une femelle indique son état de fécondité, suscitant une compétition entre mâles pour la conquérir. Autrement dit, lorsque les mâles aperçoivent une femelle aux parties génitales rouges et tumescentes, ils cherchent à s’accoupler avec elle et commencent à se battre entre eux pour éliminer leurs rivaux.

Ce schéma a été décrit notamment pour les chimpanzés, réputés bagarreurs, et capables de se battre violemment, voire de s’entretuer pour une femelle. Mais l’équipe de Leipzig, dirigée par Pamela Heidi Douglas, observe que les choses ne sont pas toujours aussi simples : si, en gros, le gonflement des parties génitales est un indicateur de la fécondité, il peut aussi être influencé par l’environnement social. Résultat : certaines études montrent que les femelles peuvent parfois émettre un signal de gonflement génital qui est trompeur et ne correspond pas à leur situation biologique réelle.

Gonflement des parties génitales chez une femelle bonobo © DR

C’est précisément ce que Pamela Douglas et ses collègues ont observé chez des bonobos sauvages vivant sur le site de Luikotale, en République démocratique du Congo. Le bonobo, qui est encore plus proche de l’espèce humaine que le chimpanzé, est aussi une des espèces de primates chez lesquels le gonflement sexuel est très spectaculaire. On avait cependant déjà constaté chez des bonobos vivant en captivité que ce signal très visible était aussi très variable et pas forcément en relation avec l’état réel de fécondité des femelles.

Mais les conditions de la captivité pouvant altérer le fonctionnement hormonal, l’équipe de Leipzig a étudié méthodiquement le signal de gonflement génital chez 13 femelles de Luikotale. Les résultats sont édifiant : une fois sur deux, l’ovulation ne se produit pas pendant la phase où les parties génitales atteignent leur gonflement maximum. Autrement dit, bien que le gonflement sexuel des femelles bonobos soit extrêmement visible, les mâles ne peuvent pas compter sur ce signal pour en déduire que la femelle est féconde.

Cela peut avoir des conséquences importantes sur les relations entre mâles et femelles. Selon Pamela Douglas et ses collègues, il se pourrait que les mâles, ne disposant pas d’un signal évident et fiable de fécondité chez les femelles, recherchent des signaux plus subtils pour savoir s’ils ont une chance de se reproduire. Ce qui les conduirait à s’occuper davantage des femelles qui les attirent, par exemple en leur cédant de la nourriture ou en les toilettant. Bref, les mâles tendraient à investir dans la relation avec les femelles plutôt qu’à tabasser les autres mâles.

À l’appui de cette hypothèse, l’équipe de Leipzig note que les bonobos mâles n’ont pas un niveau de testostérone élevé pendant les périodes de compétition sexuelle. Ce qui suggère qu’à la différence des chimpanzés, ils ne s’agressent pas entre eux pour conquérir les femelles potentiellement fécondes.

Si cette situation implique des relations plus pacifiques dans le groupe, elle a aussi des conséquences pour les femelles bonobos : elles peuvent plus facilement choisir leur partenaire, sans être contraintes par des mâles trop pressants. En somme, en subvertissant le signal biologique, la femelle bonobo s’est émancipée…

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