Samedi-sciences (159) : le climat influence les langues du monde

Dans les langues à tons, ou langues tonales, la hauteur relative du son affecte la signification des vocables : par exemple, en chinois mandarin, « ma » articulé à une certaine hauteur signifie « mère », mais le même « ma », émis sur un ton bas et remontant vers l’aigu, veut dire « cheval ».

Dans les langues à tons, ou langues tonales, la hauteur relative du son affecte la signification des vocables : par exemple, en chinois mandarin, « ma » articulé à une certaine hauteur signifie « mère », mais le même « ma », émis sur un ton bas et remontant vers l’aigu, veut dire « cheval ». Contrairement au chinois, le français, et les langues européennes en général, ne sont pas des langues à tons. Plus de la moitié des langues parlées dans le monde sont tonales, au moins partiellement.

On estime généralement que les langues sont indépendantes de l’environnement. Or, selon un groupe international de chercheurs, les langues tonales ont une géographie liée au climat : elles seraient plus fréquentes dans les régions chaudes et humides que dans les régions froides et sèches, du fait que les cordes vocales ont besoin d’humidité pour produire un son musicalement juste. Autrement dit, la phonétique des langues humaines serait influencée par les conditions climatiques.

Répartition des langues à tons complexes (points rouges) et sans tons complexes (points bleus) © Roberts/Pnas Répartition des langues à tons complexes (points rouges) et sans tons complexes (points bleus) © Roberts/Pnas

Caleb Everett, anthropologue spécialisé dans l’étude du langage (université de Miami) et ses collègues Damian Blasi (Max Planck Institut, Leipzig) et Sean Roberts (Max Planck Institut, Nijmegen), publient leur découverte dans Pnas, la revue de l’Académie des sciences des États-Unis. Ils ont étudié la répartition géographique de 3756 langues de toutes les régions du monde.

Comme le montre la carte ci-dessus, les langues qui possèdent un système complexe de tons (c’est-à-dire où l’on doit distinguer entre au moins trois hauteurs de ton différentes) sont concentrées dans les régions tropicales humides. Elles sont au contraire absentes des zones très sèches, qu’il s’agisse de régions froides ou de déserts comme ceux d’Atacama, d’Arabie, d’Australie, de Gobi ou le Sahara.

 

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Everett et ses collègues observent aussi que, selon des études de phonétique, l’utilisation de systèmes tonaux est plus fortement associée à certaines aires liguistiques géographiques qu’à des familles de langues. Ces aires correspondent Afrique sub-saharienne Nouvelle-Guinée. Sur le continent américain, on trouve des langues à tons complexes en Amazonie et dans la partie sud des États-Unis ou au Mexique, mais ni au nord ni en-dessous de la zone tropicale.

Ces données géographico-linguistiques sont renforcées par une analyse statistique de la corrélation entre les différents types de langue et le degré moyen d’humidité du climat. Everett et ses collègues montrent, par exemple, que sur 629 langues à tons complexes, seulement deux sont parlées dans des régions sèches avec une température annuelle moyenne froide (moins de 0°C). Dans les mêmes régions, on trouve une centaine de langues parmi les 3127 sans tons complexes. Les langues non tonales ou faiblement tonales sont donc dix fois plus fréquentes dans les régions froides et sèches.

Sur les différents continents, les chercheurs constatent des corrélations entre la présence de langues à tons et le degré d’humidité climatique. En Amazonie, on trouve sept langues à tons complexes, alors qu’aucune langue d’Amérique du sud en-dehors de l’Amazonie n’a de système tonal complexe. En Afrique, pour 83 langues nilo-sahariennes, on constate une association positive entre le nombre de tons et le degré d’humidité – autrement dit, plus il y a de tons, plus le climat est humide. Pour l’ensemble plus vaste des 304 langues de la  famille Niger-Congo, l’humidité est encore corrélée à la présence de tons.

Comment Everett et ses collègues analysent-ils ces données ? La distribution géographique des langues tonales dans les zones humides se vérifie sur l’ensemble des continents. Le lien qui apparaît entre les langues tonales et les climats humides, sur l’ensemble de la planète et à travers les différentes familles de langues, suggère que ces langues sont associées à un facteur écologique et adaptatif. On peut observer, par exemple, que les Pygmées Aka qui vivent en Centrafrique et au Congo parlent une langue à tons, qui appartient à la famille des langues bantoues ; or les langues bantoues comprennent aussi le swahili, qui n’a pas de tons et qui est parlé en Ouganda, en Tanzanie, au Kenya et à Zanzibar.

L’hypothèse d’Everett et ses collègues est que l’articulation phonétique dans une langue à tons est plus difficile lorsque l’air et sec, parce que les cordes vocales sont alors moins élastiques. Avec une humidité suffisante, les cordes vocales peuvent vibrer suffisamment pour produire le ton juste. De ce fait, les environnements humides sont plus favorables à l’éclosion de systèmes tonaux complexes. Everett et ses co-auteurs estiment que « la manipulation relativement précise des cordes vocales nécessitée par les tons, surtout les tons complexes, doit être plus difficile à maîtriser dans des climats arides – particulièrement les climats très froids – par opposition aux climats plus chauds et plus humides ».

Bien sûr, un Chinois d’aujourd’hui peut s’exprimer parfaitement en mandarin même s’il est en voyage dans la toundra sibérienne. Mais l’argument des trois chercheurs est que le développement initial d’une langue tonale est sensible à l’environnement, et a une probabilité plus faible de survenir dans un climat sec et froid. « Si le Royaume-Uni avait été une jungle humide, l’anglais aurait peut-être aussi été une langue tonale », résume Sean Roberts.

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