Michel de Pracontal
Journaliste scientifique, j'ai travaillé à Science et Vie, à L'Evénement du Jeudi, et au Nouvel Observateur (de 1990 à 2009). Je suis aussi auteur de plusieurs livres dont le dernier, Kaluchua, vient de paraître au Seuil. Sur twitter: @MicheldePrac.
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Billet de blog 24 sept. 2016

Samedi-sciences (218): des migrants climatiques il y a 125.000 ans

L’actualité scientifique de la semaine met en vedette les migrants. Non pas les réfugiés des guerres de Syrie et du Moyen-Orient, mais les migrants du pléistocène, qui ont incarné dès l’aube de l’histoire humaine la tendance à la bougeotte caractéristique de notre espèce.

Michel de Pracontal
Journaliste scientifique, j'ai travaillé à Science et Vie, à L'Evénement du Jeudi, et au Nouvel Observateur (de 1990 à 2009). Je suis aussi auteur de plusieurs livres dont le dernier, Kaluchua, vient de paraître au Seuil. Sur twitter: @MicheldePrac.
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L’actualité scientifique de la semaine met en vedette les migrants. Non pas les réfugiés des guerres de Syrie et du Moyen-Orient, mais les migrants du pléistocène, qui ont incarné dès l’aube de l’histoire humaine la tendance à la bougeotte caractéristique de notre espèce.

Enfants aborigènes à Ramingining, au nord de la Terre d'Arnhem, dans le Territoire du Nord, en Australie © Reuters/David Gray

L’homme moderne, ou Homo sapiens, est entré en scène en Afrique il y a plus de 100.000 ans, mais il a très tôt quitté son berceau d’origine pour investir tous les endroits de la planète, franchissant tous les obstacles géographiques : rivières, océans, montagnes, déserts et banquises. Une discipline, la génétique des populations, est consacrée à l’étude des petites différences de gènes entre  différents groupes humains, ce qui renseigne sur leurs parentés et permet de reconstituer leurs migrations antérieures.

La revue scientifique Nature publie pas moins de trois nouvelles études faisant appel aux techniques les plus récentes de génétique des populations, qui jettent une lumière nouvelle sur la manière dont l’humanité s’est dispersée à patir de son origine africaine. Une fois n’est pas coutume, Nature cite Charles Baudelaire, faisant référence, dans une analyse publiée en ligne le 21 septembre, à « l’horreur du domicile » évoquée par le poète français dans ses Journaux intimes.

Schématiquement, il existe deux grands scénarios de la dispersion de l’homme moderne hors d’Afrique. Le premier est le modèle de la sortie unique, selon lequel il y a eu une grande migration survenue entre 40.000 et 80.000 ans avant l’époque actuelle. Dans ce modèle, tous les peuples non-africains d’aujourd’hui descendraient d’une population unique, celle qui a effectué la première migration hors d’Afrique.

L’autre scénario postule qu’il y aurait eu au moins deux sorties d’Afrique, et peut-être plus. Une migration initiale se serait produite il y a environ 120.000 ou 130.000 ans, donc plus tôt que dans le premier scénario. Elle serait à l’origine du peuplement de l’Asie du sud-est et de l’Australasie, via une route suivant la côte de la péninsule arabique et du sous-continent indien. Cette première migration aurait été suivie par une deuxième sortie d’Afrique, vers le Moyen-Orient, qui aurait abouti au peuplement de l’Eurasie.

Les résultats récents présentés dans Nature plaident plutôt en faveur du deuxième scénarios, celui où il y aurait eu plusieurs sorties d’Afrique. L’une des études, dirigées par Luca Pagani, du Biocentre estonien de Tartu, montre qu’environ 2% des génomes d’individus ayant une ascendance en Papouasie-Nouvelle-Guinée indiquent une séparation d’avec les Africains plus anciennes que pour les autres Eurasiens. En accord avec le modèle des dispersions multiples dans lequel l’Australasie aurait été peuplée par des hommes venus d’Afrique il y a 120.000 ans, avant le continent eurasiatique. Cette première migration n’aurait contribué qu’à une partie de l’ascendance des Papous actuels, ce qui implique qu’il y ait eu plusieurs autres migrations.

Une deuxième étude, menée sous la direction d’Anna-Sapfo Malaspinas, de l’université de Copenhague (Danemark), porte sur les Aborigènes d’Australie et les Papous de Nouvelle-Guinée. Elle montre que la lignée des Papous et celle des Aborigènes se sont séparées il y a 25.000 à 40.000 ans. Tous les Aborigènes d’Australie descendent d’une population unique. Malaspinas et ses collègues estiment que les Aborigènes et les Papous se sont séparés il y a entre 50.000 et 70.000 ans, à la suite d’une unique sortie d’Afrique. Leur étude apporte des arguments à l’appui de l’hypothèse selon laquelle, en quittant l’Afrique, les hommes modernes se seraient immédiatement divisés en deux vagues, l’une allant peupler l’Australasie et l’autre le continent eurasiatique. Donc, à la différence de la version proposée par Pagani, il n’y aurait pas d’antériorité des peuplements de Papouasie-Nouvelle-Guinée par rapport à ceux de l’Eurasie.

La troisième étude, dirigée par Swapan Mallick, de la Harvard Medical School de Boston (États-Unis), a porté sur un ensemble de génomes de 300 individus de 142 populations différentes représentant la majeure partie de la diversité humaine. Mallick considère également que l’ensemble des populations non-africaines actuelles sont issues d’un groupe ancestral unique. Dans le scénario de Mallick, les occupants actuels de Papouasie-Nouvelle-Guinée seraient issus de la même vague que les Asiatiques de l’est.

Il faut ajouter que ni Malaspinas ni Mallick n’excluent totalement qu’il y ait eu plusieurs sorties d’Afrique. Leurs modèles sont compatibles avec des migrations plus anciennes hors d’Afrique, à condition qu’elles aient été à petite échelle et n’aient pas contribué de manière importante au pool génétique des peuples non-africains d’aujourd’hui. Au total, les trois études ne sont donc pas totalement contradictoires, même si elles ont des différences. Pour pouvoir reconstituer plus précisément les migrations anciennes, il faudra affiner les études et s’appuyer sur d’autres informations que celles fournies par les gènes : celles venues de la linguistique, de l’archéologie et de l’anthropologie.

La climatologie pourrait aussi donner des indications précieuses, comme le montre une autre recherche également publiée dans Nature, et due à Axel Timmermann et Tobias Friedrich, de l’université de Hawaii (États-Unis). Ces deux chercheurs ont élaboré un modèle des migrations humaines prenant en compte les changements du climat et la variation du niveau de la mer au cours des derniers 125.000 ans. La première apparition d’ Homo sapiens remonte à 150.000 ou 200.000 ans. Pourquoi l’espèce ne s’est-elle répandue sur la planète que des dizaines de milliers d’années plus tard ? Pourquoi a-t-il fallu tant de temps ? Timmermann et Friedrich relient cette chronologie aux changements du climat. Ils s’intéressent aux variations des paramètres astronomiques de la Terre : excentricité de l’orbite, obliquité ou inclinaison de la planète et précession (changement d’orientation de l’axe de la planète. Ces paramètres varient périodiquement, selon des cycles que l’on appelle cycles de Milankovitch, et qui sont associés à des changements du climat.

Selon Timmermann et Friedrich, les migrations sont affectées par les changements climatiques induits par ces cycles. Leur modèle suggère que les humains se sont répandus à partir de l’Afrique en plusieurs vagues, dont le rythme a été influencé par les oscillations de la Terre. « Si le climat avait été constant au cours des derniers 125.000 ans, nous aurions évolué d’une façon très différente », résume Axel Timmermann pour LiveScience. Les migrants climatiques existaient déjà il y a 100.000 ans. Ils ne sont pas au bout de leurs errances.

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