Samedi-sciences (24): SOS grands singes!

«Les forêts tropicales disparaissent à un rythme effréné et avec elles les dernières populations de grands singes. Tous les spécialistes sont unanimes : si nous n'entreprenons rien, gorilles, chimpanzés et bonobos auront disparu d'ici le milieu du 21ème siècle. Pour les orangs-outans la situation est encore plus dramatique ; dans vingt ans ceux-ci pourraient bien ne plus vivre que dans des zoos.»
«Les forêts tropicales disparaissent à un rythme effréné et avec elles les dernières populations de grands singes. Tous les spécialistes sont unanimes : si nous n'entreprenons rien, gorilles, chimpanzés et bonobos auront disparu d'ici le milieu du 21ème siècle. Pour les orangs-outans la situation est encore plus dramatique ; dans vingt ans ceux-ci pourraient bien ne plus vivre que dans des zoos.»

Ce cri d'alarme est extrait d'un Manifeste pour les grands singes lancé par des primatologues réunis à Neuchâtel, en Suisse. Un manifeste dont l'actualité devient de jour en jour plus brûlante. Et cela, alors que les découvertes de l'éthologie nous confrontent plus que jamais à l'incroyable proximité entre notre espèce et les autres grands primates.

Orangs-outangs à Gunung leuser (Sumatra) © Nomo michael hoefner Orangs-outangs à Gunung leuser (Sumatra) © Nomo michael hoefner

L'être humain partage 98,4% de ses gènes avec les chimpanzés et les bonobos, ce qui signifie qu'il est le plus proche parent biologique vivant de ces deux espèces de grands singes. Il y a plus de distance entre un gorille et un chimpanzé qu'entre ce dernier et nous-mêmes !

Mais la plus troublante des ressemblances entre l'homme et ses cousins primates n'est peut-être pas biologique. Elle tient au fait que, comme les peuples humains, les grands singes possèdent leurs «cultures» et leurs «traditions» : chaque population possède des manières spécifiques de se nourrir, de chasser, de se toiletter mutuellement ou de se saluer qui expriment, en quelque sorte, l'identité de ce groupe.

Les primatologues suisses Christophe et Hedwige Boesch ont découvert qu'une troupe de chimpanzés de la forêt de Tai, en Côte d'Ivoire, possèdait une technique de cassage de noix qui n'était pas pratiquée par d'autres troupes de chimpanzés, même dans des régions où poussent les mêmes arbres avec les mêmes noix. Christophe Boesch porte sur les grands singes un «regard ethnologique» : selon lui, il n'existe pas de chimpanzé modèle, mais un éventail de «cultures chimpanzé», un peu comme pour les peuples humains (voir mon billet du 24 décembre 2010, «Quand les chimpanzettes jouent à la poupée»).

Jeunes chimpanzés du sanctuaire Jane Goodall de Tchimpounga (Congo) © Delphine Bruyere Jeunes chimpanzés du sanctuaire Jane Goodall de Tchimpounga (Congo) © Delphine Bruyere

On peut en dire autant des orangs-outangs, presque aussi proches de nous que les chimpanzés. Les variations culturelles de leur comportement, entre les différentes populations qui vivent à Bornéo et à Sumatra, ont été analysées en détail par un autre primatologue suisse, Carel van Schaik, de l'université de Zurich. Carel van Schaik et ses collègues ont montré que plus des deux tiers des différences entre les populations d'orangs-outans ne peuvent s'expliquer que par l' «histoire culturelle» de chaque groupe (voir «Samedi-sciences» du 26 novembre dernier).

Les cultures des grands singes sont un domaine mystérieux et fascinant, encore mal connu. Malheureusement, il est à craindre que ce soit aussi un domaine en voie de disparition. Cette menace est la raison d'être du Manifeste pour les grands singes, lancé en 2008 par Hedwige et Christophe Boesch, la Française Emmanuelle Grundmann et Blaise Mulhauser, conservateur au Museum d'histoire naturelle de Neuchâtel (voir le site mAn, Manifesto for Apes and nature).

Le manifeste appelle à prendre des mesures radicales pour préserver la forêt tropicale, l'écosystème terrestre le plus riche qui ait jamais existé. Il faut d'urgence mettre fin à la surexploitation des bois précieux, cesser le braconnage qui décime les chimpanzés et les bonobos, mettre en place une exploitation des ressources minières respectueuse de l'environnement.

Le texte a recueilli une centaine de signatures de primatologues et scientifiques du monde entier, parmi lesquels Carel van Schaik et Hans Kummer (Suisse), Frans de Waal (Pays-Bas), Tetsuro Matsuzawa (Japon), Jean-Jacques Hublin et Sabrina Krief (France), William McGrew (Royaume-Uni), etc.

Pour compléter leur appel, les auteurs du Manifeste pour les grands singes viennent de publier un petit livre qui dresse un tableau de la situation actuelle des bonobos, chimpanzés, orangs-outans, gorilles et gibbons. Une situation dramatique : sur 24 espèces de grands singes, 23 sont menacées et une seule prospère, la nôtre !

Jeune orang-outang au parc national de Tanjung Puting (Borneo) © Tom Low Jeune orang-outang au parc national de Tanjung Puting (Borneo) © Tom Low

D'après les données les plus récentes de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), 6 espèces sont au bord de l'extinction : le Gorille de l'Ouest, l'Orang-outan de Sumatra, le Gibbon noir, le Gibbon de Hainan, le Gibbon de Cao-Vit et le Gibbon à joues blanches.

«Selon les dernières estimations, écrivent les auteurs de l'ouvrage, il resterait moins de 7000 orangs-outans de Sumatra en une douzaine de populations et moins de 55.000 orangs-outans de Bornéo répartis en 306 populations de plus en plus isolées les unes des autres... En moyenne, plus de 3000 individus disparaissent chaque année à la suite de la destruction de la forêt et des incendies.»

La cause de ce dépeuplement est avant tout la destruction à grande vitesse de l'habitat des grands singes, qui est essentiellement la sylve tropicale. Il y a un siècle, entre les tropiques du Cancer et du Capricorne, les forêts tropicales couvraient 12% des surfaces émergées, soit 15,5 millions de kilomètres carrés. Aujourd'hui, il ne reste que 5,3% de ces forêts sempervirentes (toujours vertes, car les feuilles repoussent en permanence), dont les arbres s'élèvent à une soixantaine de mètres de hauteur.

«Apparues au Dévonien, il y a environ 380 millions d'années, ces forêts ont façonné la terre, écrivent Boesch, Grundmann et Mulhauser. Le climat, qui était presque celui d'une fournaise, a été adouci par les arbres, leur respiration, leur transpiration et leurs incessants besoins en dioxyde de carbone - dans leur phase de croissance tout particulièrement. Ils ont provoqué la baisse des températures et du taux de CO2 atmosphérique et l'augmentation de l'humidité ambiante et de la pluviométrie. Les conditions de ces nouveaux paysages arborés se sont révélées idéales pour l'évolution d'animaux de grande taille, là où il n'y avait autrefois quasiment que des invertébrés. Ce sont dans ces fprêts chaudes que sont apparus les premiers primates il y a 60 millions d'années, après la disparition des dinosaures.»

Par un terrible retournement de situation, le primate qui a le mieux s'adapter est devenu, aujourd'hui, l'auteur principal du martyre des forêts. Plus de 142 kilomètres carrés de forêts disparaissent chaque jour ! Pour la seule fabrication du papier, on coupe chaque année à Sumatra plus de 100 millions de mètres cubes de bois. En Asie du sud-est, près de 94% de la forêt primaire ont disparu sous l'action des tronçonneuses. En Afrique, il ne reste que 8% de forêt originelle intacte. L'Amérique centrale et du sud est le continent le moins touché, avec l'immense forêt amazonienne ; mais certaines zones sont déjà fortement dégradée par l'activité humaine.

L'exemple le plus extrême de cette destruction accélérée est la forêt tropicale indonésienne qui couvrait, au début des annéées 1960, 144 millions d'hectares, soit les trois quart de la superficie du pays. En cinquante ans, les quatre cinquièmes de la couverture arborFonds monétaire internationale, sous le nouveau régime de Soeharto (qui a renversé Soekarno en 1966). Le FMI octroie à l'Indonésie son premier prêt.Le gouvernement met en place une loi qui établit que toutes les zones forestières deviennent propriété de l'Etat, qui peut alors en disposer à sa guise.

L'Etat retire «le contrôle des forêts aux populations locales et indigènes alors même qu'elles dépendent de cet écosystème et qu'elles ont su au cours des siècles l'utiliser avec parcimonie, écrivent nos auteurs. L'une des raisons majeures du gouvernement indonésien pour procéder à cette confiscation est la nécessité de rembourser ses dettes internationales.»

Résultat : une gabegie, dans laquelle l'industrie forestière, ouverte aux investisseurs étrangers, a entrepris l'abattage systématique des arbres. L'Indonésie est devenue le plus grand exportateur mondial de troncs bruts, au prix d'un massacre écologique. La demande de bois en contreplaqué et l'industrie du papier ont épuisé les ressources sylvicoles.

Le plus choquant est que cette surexploiotation s'est faite en grande partie dans l'illégalité : dans les années 1990, plus de la moitié de la production de bois était illégale, et provenait des parcs nationaux ! La situation s'est aggravée en 1997, lorsque lacrise économique qui a frappé l'Asie a conduit l'Indonésie à emprunter 43 millions de dollars via le FMI. Le gouvernement a alors levé l'interdiction d'exporter des troncs bruts mise en pplace par Soeharto. La demande de grumes est montée en flèche, et il a fallu cehrcher le bois là où il existait encore, c'est-à-dire dans les parcs. «Sans écouter l'avis des experts sur les écosystèmes tropicaux, les économistes du FMLI ont ainsi participé à un pillage exacerbé des forêts indonésiennes», écrivent nos auteurs.

Après le déboisement et la quasi-disparition des essences précieuses, un nouveau péril frappe les forêts d'Indonésie : Leur conversion en monocultures de palmier à huile, exploitées pour fabriquer des aliments, des produits d'entretien, des savons, des détergents, des cosmétiques et des agro-carburants bien peu écologiques.

L'Indonésie est un cas d'école. Malheureusement, le problème est universel. L'ensemble des zones tropicales est victime de la déforestation et du pillage des ressources naturelles. Cet «écocide» menace les grands singes, mais aussi l'environnement planétaire et l'humanité elle-même : chaque hectare de forêt rasé ampute l'atmosphère d'un apport d'oxygène, contribue à dérégler le climat global, altère le cycle de l'eau. La destruction des sylves tropicales ne topuche pas seulement les orangs-outans et les gorilles, elle engage notre propre destin.

Attention: "Samedi-sciences" fera la trêve des confiseurs samedi 31, prochain billet le samedi 7 janvier 2011

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