Samedi-sciences (170): comment Homo sapiens a précipité la chute de Néandertal

Deux dents de lait retrouvées sur deux sites au nord de l’Italie démontrent que des hommes modernes, présents au sud de l’Europe il y a plus de 40 000 ans, ont pu disposer d’un avantage technique sur les Néandertaliens,

Lames de silex de l'Aurignacien ancien retrouvées dans la grotte Pataud (Dordogne) © http://www.aggsbach.de Lames de silex de l'Aurignacien ancien retrouvées dans la grotte Pataud (Dordogne) © http://www.aggsbach.de

Deux dents de lait retrouvées sur deux sites au nord de l’Italie démontrent que des hommes modernes, présents au sud de l’Europe il y a plus de 40 000 ans, ont pu disposer d’un avantage technique sur les Néandertaliens, ce qui aurait contribué à l’extinction de ces derniers, selon une nouvelle étude réalisée par un groupe international de chercheurs (et publiée sur le site de la revue Science).

Les deux dents de lait sont une incisive inférieure retrouvée sur le site de Riparo Bombrini (Ligurie) et une autre incisive, supérieure celle-là, découverte dans la grotte de Fumane (province de Vérone). Ce sont les plus anciens restes humains associés à la culture du Protoaurignacien, apparu il y a environ 42 000 ans au sud de l’Europe. Le Protoaurignacien se caractérise par des ornements faits avec des coquilles percées, ainsi que par de petites pointes en silex, d’environ 5 centimètres de long. Ces pointes, que l’on n’a pas vues avant, ont pu servir à fabriquer des projectiles plus légers et plus véloces, et donc fournir des armes plus efficaces pour la chasse.

Ces deux dents de lait retrouvées en Italie ont appartenu à des hommes modernes contemporains des derniers Néandertaliens © Daniele Panetta/CNR Institute of Clinical Physiology Ces deux dents de lait retrouvées en Italie ont appartenu à des hommes modernes contemporains des derniers Néandertaliens © Daniele Panetta/CNR Institute of Clinical Physiology

Dès la découverte de cette technologie, il y a eu une discussion scientifique sur le fait de savoir si les outils du Protoaurignacien avaient été fabriqués par des hommes modernes ou par des Néandertaliens. Comme ces outils ressemblent à ceux de l’Ahmarien, qui viennent du Proche-Orient et qui ont été attribués aux hommes modernes, un certain nombre de chercheurs pensaient que le Protoaurignacien était associé aux hommes modernes qui ont commencé à rayonner en Europe occidentale il y a 42 000 ans.

Mais on n’en avait pas la preuve. La nouvelle étude, dirigée par Stefano Benazzi (université de Bologne) et Jean-Jacques Hublin (Institut Max Planck de Leipzig) a fait appel à des méthodes d’imagerie 3 D pour étudier la dent de Riparo Bombrini. Les chercheurs ont ainsi pu montrer que l’émail de la dent était relativement épais, comme sur les dents d’hommes modernes, alors qu’il est plus fin chez les Néandertaliens. Une nouvelle datation indique que le possesseur de cette dent a vécu à une date comprise entre 40 710 et 35 640 ans avant le présent, donc à l’époque de la disparition des Néandertaliens.

L’autre incisive, celle de Fumane, est un peu plus ancienne (entre 41 110 et 38 500 ans) et les chercheurs ont pu en extraire une séquence d’ADN mitochondrial. Cet ADN appartient à une lignée que l’on a observée chez un fossile d’homme moderne.

Les deux dents confirment donc que ce sont des hommes modernes qui ont fabriqués les outils sophistiqués du Protoaurignacien. Les datations montent, selon Jean-Jacques Hublin, interrogé dans Science, qu’il y a eu « une période d’au moins 3000 ans pendant laquelle les Néandertaliens et les hommes modernes ont coexisté ». Selon Hublin, l’arrivée des hommes modernes en Europe a pu contribuer à l’extinction des Néandertaliens.

Plusieurs facteurs ont pu jouer un rôle, notamment des maladies, ou une société moins développée, mais le fait de posséder une meilleure technologie de chasse a sans doute donné un avantage important aux hommes modernes. Non parce qu’ils auraient attaqué directement les Néandertaliens, mais parce qu’en chassant plus efficacement, ils ont disposé de ressources que n’avaient pas leurs devanciers.

A cet égard, il est significatif d’observer que les hommes modernes ont fait disparaître d’Europe, en 15 000 ans, les ours des cavernes, les hyènes ou les lions, alors qu’en plusieurs centaines de milliers d’années, aucune espèce de grand mammifère n’a été conduite à l’extinction par les Néandertaliens (voir notre article). Les petites pointes du Protoaurignacien ont été l’un des instruments de la suprématie des hommes modernes, et par voie de conséquence de la disparition de Néandertaliens.

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