Samedi-sciences (149): «Mains terribles étonnantes», le plus étrange des dinosaures

Longtemps, cet animal fossile a été le plus énigmatique des dinosaures. On n’en connaissait, pour l’essentiel, que deux bras géants, longs de 2,40 mètres, retrouvés dans le désert de Gobi en 1965 par une paléontologue polonaise, Zofia Kielan-Jaworowska. Les deux membres antérieurs, terminés par d’impressionnantes griffes, avaient été retrouvés avec leur ceinture scapulaire (les os qui relient le membre supérieur à la colonne vertébrale) et quelques vertèbres.

Reconstitution artistique de Deinocheirus mirificus © Michael Skrepnick Reconstitution artistique de Deinocheirus mirificus © Michael Skrepnick
Longtemps, cet animal fossile a été le plus énigmatique des dinosaures. On n’en connaissait, pour l’essentiel, que deux bras géants, longs de 2,40 mètres, retrouvés dans le désert de Gobi en 1965 par une paléontologue polonaise, Zofia Kielan-Jaworowska. Les deux membres antérieurs, terminés par d’impressionnantes griffes, avaient été retrouvés avec leur ceinture scapulaire (les os qui relient le membre supérieur à la colonne vertébrale) et quelques vertèbres.

 

 

Ces restes très incomplets permettaient de rattacher la bête au groupe des théropodes, qui rassemble les dinosaures prédateurs comme le Tyrannosaurus rex, et dont descendent les oiseaux. Toutefois, l’animal mystérieux ne ressemblait pas aux autres théropodes, et les paléontologues ont créé pour lui un genre et une espèce nouveaux, lui donnant le nom de Deinocheirus mirificus, ou « Mains terribles étonnantes ».  

Jusqu’à quel point Deinocheirus mirificus était-il inhabituel ? On a enfin la réponse, grâce à une équipe internationale dirigée par Yuong-Nam Lee, du Korea Institute of Geoscience and Mineral Resources (Daejeon, Corée du sud). Au cours des dix dernières années, Lee et ses collègues ont retrouvé, toujours dans le désert de Gobi, des restes fossiles datant de 70 millions d’années et appartenant à deux autres spécimens de Deinocheirus. Ils ont ainsi pu reconstituer l’anatomie presque complète de « Mains terribles », dont ils publient la description dans la revue Nature (22 octobre).

Deinocheirus n’était certainement pas un prix de beauté, mais il ne risquait pas de passer inaperçu : quasiment de la taille du Tyrannosaurus rex, il mesurait 11 mètres de long et pesait plus de 6,3 tonnes ; son crâne avait plus d’un mètre de long ; il possédait un museau allongé muni d’une sorte de bec, avec une mâchoire inférieure creuse et sans dents ; il avait le dos bossu, un ventre bedonnant, un bassin lourd posé sur des membres postérieurs assez courts avec des pieds larges.

Avec une telle anatomie, Deinocheirus mirificus n’était assurément pas taillé pour la vitesse. Il marchait sur ses grosses pattes de derrière en se dandinant légèrement et en faisant osciller sa queue (les chercheurs ont reconstitué son allure sur la video ci-dessous). A défaut d’être grâcieux, il devait en imposer, lorsqu’il arpentait les bords des rivières qui sillonnaient le désert de Gobi il y a 70 millions d’années. Ses larges orteils lui permettaient de patauger au bord de l’eau sans s’enfoncer dans les sols sédimentaires mous. Le contenu de son estomac, retrouvé avec les restes fossiles, révèle une alimentation omnivore, et montrent que Deinocheirus consommait de grandes quantités de poissons d’eau douce.

Lee et ses collègues ont réussi à reconstruire deux squelettes presque entiers de Deinocheirus mirificus, ce qui permet de préciser la place de « Mains terribles » au sein des dinosaures. Il réunit une combinaison de caractères que l’on n’avait pas vu ensemble jusqu’ici : son museau sans dent rappelle celui de dinosaures herbivores pourvu d’un bec de canard ; sa mâchoire massive le rapproche plus de grands théropodes ; les vertèbres du bas du dos, les hanches et la queue évoquent plutôt le Spinosaurus, l’un des plus grands carnivores terrestres qui aient existé. Son pied est court et large comme chez un théropode typique, bien qu’il s’apparente aux ornithomimosaures, ou « dinosaures autruches », qui ont le pied plus fin.

En fait, dès le début des années 1970, plusieurs paléontologues avaient pointé les similarités entre Deinocheirus et les ornithomimosaures, sans pouvoir clairement le rattacher à ce groupe. Lee et ses collègues confirment qu’il s’agit bien d’un ornithomimosaure ; mais alors que la plupart des dinosaures autruches sont beaucoup plus petit et se sont adaptés à un déplacement rapide, Deinocheirus  a évolué dans la direction opposée, devenant un dinosaure massif et lent.

Deinocheirus a cohabité avec de grands théropodes herbivores et des dinosaures à bec de canard, plus petits. Son régime omnivore et sa grande taille lui ont sans doute permis d’occuper une niche écologique particulière, dans l’Asie de la fin du Crétacé.

L’histoire de la découverte de cette espèce n’est pas moins bizarre que son anatomie. Comme on l’a vu, le premier fossile de « Mains terribles » était une énigme anatomique. Lee et ses collègues ont trouvé deux autres squelettes de Deinocheirus en 2006 et 2009, dans le cadre d’une expédition internationale Corée-Mongolie. Mais sur le terrain, ils ont constaté qu’ils n’étaient pas les premiers à avoir exhumé ces squelettes. Des chasseurs de fossiles étaient passés avant eux, avaient endommagé les spécimens et en avaient subtilisé de manière illicite des parties importantes des squelettes. Ainsi, le spécimen retrouvé par les scientifiques en 2009 a été pillé (à une date probablement postérieure à 2002, d’après une pièce de monnaie retrouvée dans la carrière). Les chasseurs de fossiles inconnus ont prélevé le crâne, les mains et les pieds de ce squelette. Ces pièces ont été achetées il y a une dizaine d’années à un revendeur au Japon par un collectionneur allemand, Burckard Pohl. Ce dernier a confié les pièces pour les faire préparer à la société française Eldonia, dirigée par le paléontologue François Escuillié.

Pascal Godefroit, paléontologue à l’Institut royal des sciences naturelles de Belgique, a remarqué le crâne et les autres pièces lors d’une visite chez Eldonia, et a reconnu la main de Deinocheirus. Godefroit, Escuillié et Pohl se sont entendus pour mettre les pièces de côté et les étudier.

Lorsque Lee a découvert le spécimen sans tête en 2009, Godefroit et Escuillié ont fait le rapprochement. Le paléontologue belge a contacté le scientifique coréen. Les scientifiques ont vérifié que le crâne et les autres pièces correspondaient parfaitement aux parties manquantes du squelette exhumé dans le désert de Gobi. Selon Daily Science, un accord a été conclu avec Burckard Pohl, le collectionneur allemand, pour restituer les pièces à la Mongolie. Le 1er mai 2014, les fossiles ont été officiellement présentés par Escuillié et Godefroit à la à Mme Oyungerel Tsedevdamba, ministre de la culture mongole, à l’Académie des sciences d’Oulan-Bator. « Mains terribles étonnantes » peut enfin dormir tranquille.

Attention: Samedi-sciences ne paraîtra pas le 1er novembre, pour cause de vacances scolaires; prochain épisode samedi 8 novembre.

 

 

 

 

 

 

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