Samedi-sciences (20): sex-toys et révolution culturelle chez les orang-outangs

Les orangs-outangs, nos plus proches cousins primates après les chimpanzés et les gorilles, utilisent des sex-toys. Plus précisément, ils se servent de morceaux de bois pour stimuler leurs organes génitaux et se masturber. Cette pratique est commune aux mâles et aux femelles. Encore une précision : ladite pratique est observée couramment parmi les membres d'une population d'orang-outangs vivant à Ketambe, sur l'île de Sumatra, mais on ne la voit jamais chez les orangs-outangs de Suaq Balimbing, un autre site à Sumatra, ni chez ceux de Bornéo.

Jeune orang-outang au parc national de Tanjung Puting (Borneo) © Tom Low Jeune orang-outang au parc national de Tanjung Puting (Borneo) © Tom Low

Ces détails sur la vie sexuelle des orangs-outangs, et de nombreux autres traits du comportement de ces aimables grands singes, ont été minutieusement répertoriés par Carel van Schaik (université de Zurich) et Cheryl Knott (université Harvard). Les primatologues ont soigneusement consigné les lieux où étaient observés les divers comportements, de manière à pouvoir établir des comparaisons entre onze populations sauvages d'orangs-outangs de Bornéo et de Sumatra.

Car le plus intéressant, ici, n'est pas que les orangs-outangs puissent utiliser des outils pour se donner du plaisir. Certes, l'observation ne manque pas de sel, mais l'essentiel réside dans le contraste géographique entre les orangs-outangs.

Pourquoi ceux de Ketambe usent-ils des sex-toys alors que les autres s'en abstiennent? Pourtant, à Bornéo, deux populations d'orang-outangs se servent de baguettes de bois pour se gratter. A Sumatra, la population de Suaq Balimbing se sert de branches pour attraper des insectes dans les arbres creux, ce que ne fait pas celle de Ketambe. Les orangs-outangs de Suaq Balimbing sont aussi les seuls à se servir de branches feuillues pour boire de l'eau extraite de trous profonds dans les arbres.

En somme, tous les orangs-outangs se servent d'outils faits avec des branches ou des bouts de bois, mais les utilisations varient en fonction des groupes. On observe des variations analogues dans l'usage des feuilles d'arbres: à Gunung Palung et à Kutai, deux sites de Borneo, les orangs-outangs placent des feuilles sur leur bouche pour faire du bruit en soufflant, habitude qu'on ne voit pas ailleurs ; à Tanjung (Bornéo), ils s'essuient le visage avec une poignée de feuilles avant de la jeter, mais pas dans les autres sites ; à Ketambe, et là seulement, ils se fabriquent des gants de feuilles pour attraper des fruits épineux ; à Kutai, les feuilles servent de gant de toilette pour s'essuyer le menton.

Orangs-outangs à Gunung leuser (Sumatra) © Nomo michael hoefner Orangs-outangs à Gunung leuser (Sumatra) © Nomo michael hoefner

Dans tous ces exemples, les variations géographiques entre les comportements ne s'expliquent pas par des différences d'environnement : toutes les populations pourraient matériellement pratiquer tous les usages des branches, baguettes et feuilles qui ont été décrits ci-dessus. Aucune ne se trouve dans un lieu dépourvu de branches feuillues et d'arbres creux. Certes, il arrive qu'une pratique soit absente d'un site pour une raison clairement environnementale, par exemple parce qu'un certain fruit n'y pousse pas, et ne peut donc pas être cueilli. Mais de tels cas sont largement minoritaires. Alors, à quoi tiennent les différences entre ces populations ? Peuvent-elles s'expliquer par des caractéristiques génétiques particulières à chaque groupe ?

Dans un article qui vient de paraître (Current Biology, 8 novembre 2011, pp. 1808-1812), Carel van Schaik donne une réponse sans ambiguïté : les gènes ne rendent compte, au maximum, que de 7% des différences de comportements observées. Les facteurs environnementaux pourraient en expliquer jusqu'à 25%. Le reste, soit plus des deux tiers, ne s'explique que par l' «histoire culturelle» de la population considérée : à Ketambe, par exemple, il se trouve que pour une raison fortuite, un orang-outang - mâle ou femelle - a commencé un beau jour à se servir d'une baguette comme sex-toy ; d'autres ont imité ce pionnier ou cette pionnière, et la pratique a fini par devenir une sorte de tradition du groupe.

Carel van Schaik et ses collègues n'ont pas limité leur intérêt aux seuls sex-toys. Ils ont rassemblé les données de plusieurs études au long cours sur le terrain mettant en évidence les variations comportementales entre les différentes populations de chimpanzés. A l'aide d'outils statistiques puissants, ils ont analysé les corrélations entre ces variations et divers marqueurs génétiques ; ils ont aussi analysé l'influence des facteurs d'environnement sur les comportements. Leur conclusion ne résulte donc pas d'un a priori philosophique, mais de calculs objectifs. Ce qu'elle montre, c'est que comme les peuples humains, les populations d'orangs-outangs ont des coutumes, des traditions, qui relèvent de la culture et non de la biologie ou de l'environnement.

«Chez l'homme, l'expliquation incontestée des variations géographiques de comportement est la plasticité culturelle, écrivent van Schaik et ses co-auteurs. On a suggéré qu'il en allait de même pour diverses espèces de primates et d'oiseaux, mais cette hypothèse s'est heurtée au scepticisme [...] Nous démontrons que les différences génétiques entre les populations d'orangs-outangs n'expliquent qu'une très petite partie des variations géographiques du comportement [...] Les différence entre les traits qui paraissent culturels ne sont expliquées ni par les gènes ni par l'environnement, ce qui corrobore l'interprétation culturelle .»

Carel van Schaik et ses collègues soulignent que des analyse similaires ont été faites pour d'autres espèces de primates, de cétacés ou d'oiseaux. Ils avancent l'idée que les animaux qui ont une durée de vie longue peuvent être confrontés à des variations de leur environnement et doivent posséder une souplesse suffisante pour s'adapter à ces conditions changeantes : «La plasticité culturelle est une voie importante de l'adaptation locale », écrivent-ils.

Macaques japonais à Nagano © Yosemite Macaques japonais à Nagano © Yosemite

Ce point de vue «culturaliste» peut paraître frappé au coin du bon sens. Pourtant, il a longtemps été inaudible, voire tabou, dans l'éthologie scientifique, qui considérait l'animal comme une marionnette commandée par son instinct inné, lequel consistait en un répertoire de comportements fixés par la sélection naturelle à seule fin d'assurer la sauvegarde de l'espèce. Telle est la conception qui a été formalisée dans l'après-guerre par les fondateurs de l'éthologie scientifique, principalement Karl von Frisch, Konrad Lorenz et Nikolaas Tinbergen. Conception qui a dominé pendant des décennies l'étude scientifique du comportement animal.

Selon cette conception, parler de culture à propos d'un animal non humain, même aussi raffiné que l'orang-outang, revient à attribuer des émotions à une machine à laver. Etrangement, cela n'a pas empêché le concept hétérodoxe de culture animale de s'introduire subrepticement dans la littérature scientifique. Les premiers éthologues à l'avoir utilisé ont été des primatologues japonais. En 1964, dans un article publié par Science, Denzaburo Miyadi évoquait la diffusion d'une «habitude culturelle» dans une troupe de macaques des macaques qui s'étaient mis à laver des patates douces pour en enlever le sable avant de les manger.

Ce n'était qu'un coup d'envoi. Depuis un demi-siècle, un nombre considérable d'observations se sont accumulées qui prouvent qu'un pinson, un rat, un chat ou un singe est bien autre chose qu'une sorte de robot biologique gouverné par le programme génétique de l'espèce. On a vu des mésanges britanniques apprendre à percer des capsules de bouteilles de lait pour siffler la crème ; des chimpanzés utiliser des outils très variés et maîtriser des savoir-faire techniques demandant des années d'apprentissage ; des suricates - petites mangoustes du kalahari - enseigner l'art de la chasse au scorpion à leurs petits ; des baleines à bosses créer l'équivalent de tubes musicaux ; etc.

Les cent fleurs des cultures animales se sont épanouies sur un terrain miné, et dominé par une vision déterministe pour laquelle mammifères, oiseaux et poissons ne sont que les jouets de leurs gènes. La conception culturaliste, même si elle reste minoritaire dans le monde de l'éthologie, occupe une place de plus en plus incontournable. J'ai raconté, dans mon livre Kaluchua, l'étrange histoire de cette révolution scientifique silencieuse, quasiment clandestine, qui est en train de transformer peu à peu notre conception de l'animal et de l'homme, en estompant les frontières entre nature et culture (ce livre vient d'obtenir le prix Jean Rostand, ce qui montre que la thématique des cultures animales gagne peu à peu en audience; on peut écouter une présentation audio du livre en cliquant ici).

L'idéologie du «tout génétique» reste puissante et son influence pernicieuse se manifeste notamment par le projet récurrent de dépister les délinquants dès l'enfance - comme si les comportements délinquants étaient génétiquement déterminés. Mais malgré sa puissance, cette idéologie n'a pas empêché une conception plus nuancée et plus proche de la réalité de progresser lentement mais sûrement. Il est assez piquant de penser qu'en inventant le «sex-toy de brousse», les orangs-outangs de Ketambe auront contribué à une révolution scientifique.

 

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