Samedi-sciences (87): culture et conformisme chez les animaux

Dans le golfe du Maine, des baleines à bosse ont mis au point une technique de pêche particulière et la diffusent entre elles par un processus de transmission culturelle, selon une étude dirigée par Luke Rendell, biologiste à l’université de St Andrews, en Écosse.

Baleine à bosse et singe vervet © Erica van de Waal/Jennifer Allen Baleine à bosse et singe vervet © Erica van de Waal/Jennifer Allen

Cette recherche, publiée le 26 avril dans la revue Science, confirme la notion qu’il existe des cultures animales. Autrement dit des comportements, des habitudes ou des savoir-faire qui se transmettent entre individu s d’un même groupe, par imitation ou apprentissage social, et ne dépendent ni des gènes ni de l’environnement.

Les baleines à bosse étudiées par Luke Rendell et ses collègues Jenny Allen, Mason Weinrich et Will Hoppitt vivent dans le golfe du Maine, qui borde la côte est des Etats-Unis et du Canada, du Cap Cod à la pointe sud de la Nouvelle-Ecosse. Depuis longtemps, ces baleines pêchent en utilisant le procédé suivant : elles se placent sous un banc de poissons et envoient des bulles dans sa direction, avant de se précipiter sur leur proies au milieu des bulles. Les poissons, désorientés par les bulles, se rapprochent les uns des autres, et les baleines n’ont plus qu’à se régaler.

Bien que la méthode se soit révélée d’une efficacité redoutable, les baleines à bosse ont introduit une innovation. En 1980, les scientifiques ont observé un individu  qui commençait par donner un ou plusieurs coups de queue à la surface de l’eau, avant de plonger et d’effectuer la séquence avec les bulles.

Cette observation aurait pu être sans suite, mais les scientifiques ont constaté au contraire que ce comportement se maintenait et devenait de plus en plus fréquent parmi les baleines à bosse du Golfe du Maine. Or, Rendell avait observé précédemment, chez les mêmes baleines à bosse, un phénomène de transmission culturelle pour le chant : un individu  introduisait un nouveau chant qui ensuite se propageait dans tout le groupe et même d’un groupe à un autre, un peu comme le dernier tube musical à la mode.

Rendell a donc fait l’hypothèse que la nouvelle technique de pêche se propageait, elle aussi, par transmission culturelle. Autrement dit, que lorsqu’un individu voyait un de ses congénères pratiquer cette technique, il avait tendance à la reproduire.

Une hypothèse alternative était que la méthode s’était diffusée parce qu’elle était plus adaptée pour pêcher les lançons, ou anguilles des sables, très abondants dans la zone d’observation. En effet, la méthode de pêche recourant aux coups de queue a commencé à se répandre à un moment les harengs, qui étaient la proie favorite des baleines, se sont fortement raréfiés. La nouvelle méthode de pêche aurait donc pu se diffuser sous la pression de ce facteur écologique.

Pour tirer l’affaire au clair, Luke Rendell et ses collègues ont analysé un grand ensemble de données rassemblées par le Centre des baleines de Nouvelle-Angleterre entre 1980 et 2007. Ces données consistent en observations ponctuelles effectuées depuis des bateaux, dans lesquelles les baleines sont identifiées individuellement.

Sur la période de 27 ans entre 1980 et 2007, Rendell et ses collègues ont pu traiter 73.790 observations enregistrées, se rapportant à 653 individus dont chacun avait été observé au moins 20 fois. Au cours des années, la technique de pêche avec coups de queue préalables s’était répandue d’un individu  unique à 37% de la population étudiée.

Mieux : une analyse statistique a montré que 87% des baleines pratiquant la pêche avec coups de queue l’avaient fait après avoir été en association avec un congénère pratiquant déjà la technique. Deux individus sont considérés comme associés lorsqu’ils ont été observés à proximité l’un de l’autre, et ont présenté des comportements similaires.

En résumé, il apparaît que le principal facteur qui incite une baleine à bosse à recourir à la nouvelle technique est le fait d’avoir vu un congénère en faire autant. Il s’agit donc bien d’un comportement qui se propage par transmission culturelle, et non du fait de facteurs écologiques ou génétiques.

Un point intéressant est qu’on ne sait même pas très bien à quoi sert le coup de queue préalable. Les scientifiques supposent que le bruit pousse le banc de poisson à se resserrer, ce qui faciliterait la capture des poissons ensuite. Mais il se peut que ce geste n’ait pas grande utilité, et soit simplement reproduit par « conformisme culturel ». D’autres exemples ont été observés, par exemple chez les chimpanzés qui, selon les populations, utilisent une baguette courte ou longue pour attraper des fourmis, sans que l’un des procédés présente un avantage évident sur l’autre.

Dans la même livraison de Science que l’article sur les baleines à bosse, une autre recherche, menée aussi par des scientifiques de l’université St Andrews, montre que chez des singes vervets sauvages (Chlorocebus aethiops), on peut observer un comportement « conformiste » : entre deux nourritures de qualité équivalente, en l’occurrence des maïs colorés, le jeune singe choisit celui qui a la couleur préférée par sa mère, même s’ils sont identiques en-dehors de la différence de couleur.

Selon Carel van Schaik, primatologue et spécialiste des orangs-outangs, « La publication simultanée de ces deux études marque le moment où l’on peut enfion commencer à discuter des implications de la culture chez les animaux », plutôt que de focaliser le débat sur le fait de savoir si ces cultures existent vraiment ou non.

Le phénomène de la transmission culturelle chez les animaux a été décrit pour la première fois il y a près d’un demi-siècle, chez des macaques japonais qui ont appris à laver des patates douces en s’observant mutuellement ; depuis, on a rapporté de nombreux exemples se rapportant aux chimpanzés, aux orangs-outangs, aux suricates, aux cétacés et à plusieurs espèces d’oiseaux (voir Samedi-sciences du 26 novembre 2011).

Mais le débat scientifique sur les cultures animales se trouve peut-être aujourd’hui à un tournant. Jusqu’ici, elle consistait principalement à accumuler les exemples particuliers, et à discuter âprement, pour chaque comportement répertorié, sur le caractère authentiquement culturel de sa transmission, en s’assurant qu’il n’y avait pas d’autres explications, encvironnementales ou génétiques. Ce type de discussion traduisait en fait la répugnance de nombreux éthologues et psychologues à admettre que les animaux autres que l’homme puissent avoir une culture, être doués d’imitation, apprendre, etc.

Or, il semble que les scientifiques soient progressivement passés à l’étape suivante : les cultures animales sont désormais considérées comme un acquis, et l’on commence à se demander à quoi elles servent, pourquoi elles existent, ou quelles sont les conséquences théoriques de leur existence.

« Les études sur les cultures animales commencent à se focaliser moins sur les processus de transmission et plus sur la force des tendances conformistes de l’animal et lamanière dont elles affectent la survie », commente Frans de Waal dans Science. Longtemps considérées comme un phénomène anecdotique et une curiosité, les cultures animales sont peut-être, enfin, en train de devenir un véritable sujet scientifique.

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