Michel de Pracontal
Journaliste scientifique, j'ai travaillé à Science et Vie, à L'Evénement du Jeudi, et au Nouvel Observateur (de 1990 à 2009). Je suis aussi auteur de plusieurs livres dont le dernier, Kaluchua, vient de paraître au Seuil. Sur twitter: @MicheldePrac.
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Billet de blog 28 mai 2016

Michel de Pracontal
Journaliste scientifique, j'ai travaillé à Science et Vie, à L'Evénement du Jeudi, et au Nouvel Observateur (de 1990 à 2009). Je suis aussi auteur de plusieurs livres dont le dernier, Kaluchua, vient de paraître au Seuil. Sur twitter: @MicheldePrac.
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Samedi-sciences (212): les Néandertaliens, architectes underground

Des constructions en forme d’anneau, datés de 175.000 ans, et attribuées aux Néandertaliens, ont été retrouvées par une équipe de scientifiques belges et français dans la grotte de Bruniquel (Tarn-et-Garonne).

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Vue des constructions circulaires de la grotte de Bruniquel © Etienne Fabre/ SSAC

Des constructions en forme d’anneau, datés de 175.000 ans, et attribuées aux Néandertaliens, ont été retrouvées par une équipe de scientifiques belges et français dans la grotte de Bruniquel (Tarn-et-Garonne). Ces structures, qui se présentent comme des murets de 30 à 40 cm de haut faits de morceaux de stalagmites, sont les plus anciennes constructions d’allure humaine jamais retrouvées. Leur datation, qui a pu être effectuée de manière précise à partir de la calcite qui s’est déposée sur les fragments de stalagmites, les situe à une époque où les Néandertaliens constituaient la seule population humaine présente en Europe.

L’étude scientifique des six constructions retrouvées dans la grotte de Bruniquel (plan ci-dessous), dont la plus grande forme un ovale de 6,7 mètres de long pour 4,5 mètres de large, est publiée dans la revue britannique Nature (25 mai). Les structures se trouvent à plus de 300 mètres de l’entrée de la grotte, qui est restée fermée depuis le pléistocène jusqu’à sa découverte en 1990. Une première étude a été lancée dans les années 1990, et a été interrompue par la mort subite de l’archéologue François Rouzaud, qui menait alors les recherches.

Il y a quelques années, Sophie Verheyden, paléo-climatologue à l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique, et aussi spéléologue, a décidé de relancer l’étude des six constructions de la grotte de Bruniquel. Elle a réuni une équipe d’une vingtaine de chercheurs, avec Jacques Jaubert, de l’université de Bordeaux, et Dominique Genty, de l’Institut Pierre-Simon Laplace (Gif-sur-Yvette). En 2013, l’équipe a entrepris de dater et d’analyser les constructions.

Ces dernières se trouvent dans les profondeurs de la grotte, à plus de 330 mètres de l’entrée. « Dès qu’on les voit, il est évident que ce n’est pas naturel », explique Dominique Genty, interrogé dans Nature. Les murets, dont la longueur totale est de plus de 112 mètres, sont constitués de 400 morceaux de stalagmites soigneusement disposés. De plus, ces fragments sont calibrés, et ont une longueur moyenne d’une trentaine de centimètres. L’on ne voit pas comment un phénomène naturel aurait pu produire un tel arrangement qui apparaît intentionnel.

Mais comment être sûr que ces constructions ont été édifiés par des humains ?

La grotte de Bruniquel ne comporte pas de restes humains ni d’outils de pierre ou d’autres signes évidents de présence humaine. Diverses espèces animales, notamment les grands singes ou certains oiseaux, peuvent construire des nids très élaborés. En l’occurrence, des chercheurs ont suggéré que les murets auraient pu être construits par des ours des cavernes, dont les traces sont abondantes dans la grotte de Bruniquel.

Mais l’archéologue Marie Soressi, de l’université de Leyde (Pays-Bas), explique dans Nature que « l’agencement et la taille de ces structures ne s’accordent pas avec ce que l’on sait des nids des ours des cavernes, ce qui écarte cette possibilité ». De plus, les auteurs de l’étude avancent des preuves indirectes mais convaincantes du fait que les bâtisseurs de Bruniquel étaient humains. Les chercheurs ont en effet retrouvé de nombreuses traces de feu dans les six structures, la plupart étant localisées sur les parois et non sur le sol. Ils ont aussi retrouvé un os calciné.

Plan des six constructions de la grotte de Bruniquel © Jaubert et al./Nature

Ces traces de feu, associées à la disposition régulière des fragments de stalagmites et à la géométrie circulaire des constructions démontre leur origine anthropogénique, estiment les chercheurs. Si l’on savait que les Néandertaliens maîtrisaient l’usage du feu, il est plus inattendu d’observer qu’ils faisaient des constructions sophistiquées et s’aventuraient dans les profondeurs des grottes karstiques. Les cas d’occupation comparable connus jusqu’ici, comme par exemple dans la grotte Chauvet, sont beaucoup moins anciens et sont associés à des hommes modernes, non à des Néandertaliens.

Les constructions de Bruniquel sont donc sans précédent jusqu’ici. Pourquoi ces structures ont-elles été édifiées ? Pourquoi aussi loin de l’entrée de la grotte ? Et pourquoi la plupart des traces de feu se trouvent sur les murets plutôt qu’au sol ? Les chercheurs estiment que les comparaisons avec d’autres grottes du paléolithique supérieur laissent supposer la possibilité d’une fonction rituelle ou symbolique. Ou bien, ces cercles de stalagmites avaient-ils un usage pratique, encore inconnu ? Ou servaient-ils tout simplement de refuges ? Selon Sophie Verheyden et ses collègues, « des recherches futures tenteront de répondre à ces questions. » 

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